12 mai 2010

GOURMANDISES (texte)

"" GOURMANDISES ""
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L'enfant court, traverse la cuisine éclairée par une lumière chaude.
La pièce, soutenue par une charpente de bois, ne possède qu'une fenêtre, assez grande pour donner un peu de soleil le matin, sur la cheminée crépie à la chaux. À côté d'elle se dresse un vaste buffet où sont rangées, droites, des assiettes de Moustiers et au-dessous, dans le placard, les traditionnelles assiettes ébréchées de tous les jours, les verres en terre, les couverts dans un petit tiroir. Puis derrière une couche de verni apparaît la porte du placard mural que l'enfant confondait autrefois avec la lourde porte du cagibi. Dans ce placard sont entreposées des nourritures comme les pâtes, la farine, le sucre, le pain, les fruits et des plats de toutes formes. Dans le cagibi, juste éclairé par une ampoule, une petite pharmacie, des aliments non périssables, des paniers en osier, avec lesquels dans quelques jours on ira ramasser les fruits du verger, les chaussures d'hiver et bien d'autres choses encore sont entreposés. Dans l'angle que font la porte du cagibi et la pile en marbre sont plantés là, une pelle un balai et une balayette, objet très utile qui permet de fouetter la poussière ainsi que les toiles d'araignées dans les coins et au-dessus des meubles. Sous la pile, un espace est aménagé pour les poêles, les casseroles, les torchons, ... ; et au-dessus, un vieux réchaud blanc est accroché au mur. Mais la chaleur de cette pièce, c'est encore la grande cheminée qui la procure. Sur le rebord de sa hôte sont alignés les pots de confiture, de miel, les bougeoirs, les allumettes, le moulin à café et deux vases, chacun rempli d'un bouquet de roses cueillies au jardin.
L'enfant s'est arrêt‚ devant cette noire bouche béante. Le soir, il regarde ses flammes rouges lécher le chaudron de la soupe, assis à la longue table de chêne qui occupe le milieu de la cuisine. Mais le regard de l'enfant n'est point rivé sur le spectacle du feu qui ne débutera d'ailleurs pas avant le dîner ; il est debout, les yeux fixés sur un petit pot décoré de fleurs et d'abeilles. Impatient, il arrache une chaise à la table et grimpe sur cet escarbot de fortune. Alors il tend les doigts vers le pot, se hisse sur la pointe des pieds en secouant ses cheveux bruns ; sa chemise s'échappe de sa culotte, son bras s'allonge, ses jambes s'étirent ; mais le trésor, liquide et parfumé, est encore loin, semble même s'éloigner.
« Jamais je n'y arriverais ! » pense-t-il.
Soudain une idée traverse son esprit. Il court dans le couloir, enlève le gros coussin toujours posé sur le fauteuil et vient le coller sur l'osier de la chaise. À nouveau, il escalade ce semblant de rocher. Ses doigts, à présent, touchent le récipient mais sa trop petite main ne parvient pas à l'enlacer complètement.
À cet instant, des pas lourds résonnent dans le couloir. L'enfant sursaute, abandonne son perchoir pour le placard mural. Un vieil homme entre, s'approche de la cheminée en regardant l'échafaudage placé à la hauteur du pot de miel; il l'attrape, le pose sur la table et se dirige lentement vers le buffet dans lequel il prend un couteau, puis il ouvre le placard.
« Tiens, mais c'est mon petit diable dans le noir ! »dit-il "Viens t'asseoir là ! »
L'homme sort une boule de pain et coupe deux belles tranches blanches sous les yeux pétillants de gourmandise du petit homme. Puis il soulève le couvercle. À l’aide du couteau, il étale le liquide jaune, transparent comme un rayon de soleil, sur la mie. Il pousse une tartine vers l'enfant qui la dévore depuis quelques instants déjà de ses noires prunelles gloutonnes. Il attrape avidement du bout des doigts, l'objet tant convoité, plongeant son jeune regard dans les yeux complices de son grand-père.
Alors, durant toute la semaine, les deux compères s'installèrent à l'heure du goûter devant une tartine de miel.
Mais aujourd'hui, Rolland a oublié sa tartine. Il est perché, non plus sur une chaise, mais sur la branche d'un énorme cerisier, le visage entre les rameaux, les feuilles et de grosses billes rouges. Allongé sur une branche solide, un panier pendu à son bras, il cueille les fruits de ses mains petites et agiles. Toutefois peu d'entre eux effectuent le trajet de la branche au panier ; la plupart des cerises s'engouffrent dans la bouche plus vaste que jamais du jeune acrobate. Seuls les noyaux tombent en une pluie régulière dans l'herbe.
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1990 Claudine Mistral.
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