12 mai 2010

La lointaine (texte)

La lointaine.
" Dès que tu fermes les yeux l'aventure du sommeil commence. C'est toujours ainsi. Tu redessines les contours du monde à travers ton imagination démesurée. Tu ne vis véritablement qu'en rêve. De quoi as-tu peur ? De l'absurdité de la vie ? Du néant de chaque existence ?
" Mais quoi que je dise, tu ne t'en préoccupes pas, il te suffit de fermer les yeux pour vivre. Le monde peut s'écrouler autour de toi, tant que tes rêves envahiront ton esprit, tu iras toujours plus loin. Qu'attends-tu de la vie, des autres, du monde, s'il te suffit de fermer les yeux pour observer ton monde ?
" Et c'est un nouveau départ à chaque fois que tu montes dans un car, un long voyage sur les routes chaotiques d'une fraîche forêt, éclairée par les rayons translucides du soleil couchant. C'est une splendide croisière lorsque tu commentes sur le bateau-mouche la visite des monuments historiques à ces étrangers venant du lointain et de nulle part, qui laissent un peu d'eux-mêmes ici et ailleurs, face à d'autres visages, d'autres paroles. Toi, tu n'es pas comme eux, tu ramènes tous tes voyages, ce que tu as vu, ce que tu as ressenti, tout est gravé dans le labyrinthe de tes pensées. Tu n'as qu'à t'asseoir pour partir. Est-ce que tu t'enfuis ? Est-ce que tu n'attendras jamais rien de la vie ?
" Parfois je t'envie, je trouve tes escapades formidables, tu n'as qu'à refermer les paupières sur tes yeux noisette et te voilà au milieu d'un lac, un livre à la main, ta robe blanche étendue sur le bois de la barque, le roulis de la brise te berçant tendrement.
"Ah, tes yeux en amande, leur élégance, tes cheveux noirs tombant sur ton front, dégagés sur ta blanche nuque... Quand tu t'échappes ainsi, tu dégages un charme si particulier, fascinant, attirant, tu parais si fragile et pourtant froide, solide et lointaine.
" Mais souvent j'ai peur, oui j'ai peur car tu t'aventures toujours plus loin, au-delà des limites des mondes connus. Tu t'exiles seule, en fugitive. Et moi, j'ai la nette impression, alors, de disparaître, de m'atomiser dans tes songes pour me recomposer en un objet quelconque de tes secrets voyages. Tu ne me vois plus et pourtant je suis là, las parfois d'attendre que tu reviennes, anxieux.
" Et à chaque fois, dès que tu fermes les yeux et qu'ils restent clos plus de temps qu'un simple battement de paupières, qu'un simple battement de cœur, je sais que l'aventure du sommeil, comme tu la nommes, commence.
" Quand cesseras-tu de mourir ? Quand seras-tu prête à m'accueillir dans ta vie, dans ton cœur ? M'emmèneras-tu un jour dans les voyages de l'amour ? "
Il était assis près d'elle, comme souvent lors du déjeuner, et tandis qu'elle rêvait, il se répétait les mêmes paroles depuis des jours, des mois peut-être. Il ne savait plus. Il l'avait remarquée dès le premier jour. Elle était arrivée pimpante, les yeux brillants de jeunesse, un matin, pour un essai. Les capacités de chaque guide étaient ainsi évaluées. Elle avait réussi grâce à sa fraîcheur, la clarté de ses explications, la netteté de sa voix, la chaleur et l'exotisme de son vocabulaire. Les touristes étaient continuellement ravis de leur visite, jamais ils n'avaient imaginé Paris de la manière dont elle présentait la capitale. Il était enivré par sa simple présence. Ils discutaient de temps à autre de leurs goûts cinématographiques, littéraires, culinaires parfois. Jamais elle n'avait véritablement parlé de sa vie. Tout ce qu'il savait, c'était son goût pour les voyages, le dépaysement, l'abandon de soi à la rêverie, ses étranges rencontres avec soi-même. Elle aimait lui raconter quelquefois un voyage, une image, car il l'écoutait sans l'interrompre, sans désirer d'autres détails que ceux qu'elle fournissait. Elle aimait son calme, comme son regard ardent. Mais toujours elle laissait une marge suffisante entre elle et lui, une marge de sécurité lui garantissant sa liberté individuelle. Elle ne voulait plus être enchaînée aux autres, elle avait peur de la prison que peut devenir l'amour. Elle ne savait plus ce que partage, consentement signifiaient. Parfois, elle était émue par l'incertitude de ses yeux, remplis de doute, elle aurait souhaité poser ses lèvres sur ses paupières pour le rassurer. Mais le rassurer de quoi ? Il lui parlait si peu, il semblait toujours attendre elle ne savait quoi.
Le téléphone de la brasserie résonna sur le comptoir. Bientôt on vînt lui dire que l'appel était pour elle.
" C'était un appel difficile pour que tu fasses répéter ton interlocuteur tant de fois. "
" C'était mon père. Ça fait des années que je ne l'ai pas vu. Il était parti au Canada et n'envoyait que quelques rares lettres comme pour prouver qu'il était toujours vivant. Il revient. On a rendez-vous Place Clichy. "
Elle partit aussitôt, le regardant encore une fois derrière les vitres ruisselantes de la brasserie avant de disparaître au coin de la rue.
" Aujourd'hui, tu dois faire face à la vie, tu dois accepter la réalité. Tu ne peux même pas te retirer dans les vagues souvenirs de ton enfance. Tu vas rencontrer ton père et peut-être partager sa tendresse puisque tu es partie l'attendre. Et tu es sur cette place déserte, tu es là, tu as peur, tu attends. Tu attends Place Clichy que la pluie cesse de tomber... "
mai 1994
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