12 juin 2010

Dis, raconte-moi la liaison ... (texte)

" Dis, raconte-moi la liaison ... "
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Ce jour-là, le temps était si maussade, si triste qu'aucune promenade champêtre ne m'attirait. Je préférais de beaucoup discuter avec lui et m'abandonner sur les chemins de ses idées.
Une nouvelle, un poème, un roman ou tout autre genre de récit d'ailleurs, n'est-ce pas un travail laborieux pour chaque écrivain ? dit-il en me regardant, les yeux plus interrogatifs encore que la voix. En posant les mots les uns à la suite des autres, continue-t-il, en s'inquiétant de leurs sonorités, les distribuant sur la portée d'une feuille au gré de leur imagination, de leur création, ne doivent-ils pas respecter des règles strictes de linguistique ?
Un silence fut ma réponse, alors la conversation s'enchaîna.
Ces mots, associés selon l'art de chacun, constituent les innombrables phrases de la littérature, les vers de l'onirique, les histoires plus ou moins réalistes ou complètement surréalistes des artistes de la plume, un tout. Cependant, quel que soit leur mérite, ces créateurs ne laissent jamais, sinon en poésie, les indices qui permettront aux lecteurs de lire au mieux la LIAISON.
« Avant, quand tu discourais, tu liais un son au suivant, quand il fallait, car tu lisais tout haut. Or, aujourd'hui, quand tu lis un roman tout bas, il n'y a aucun son, aucun bruit dans ta voix, ta voix qui a disparu au loin un jour, ou un soir, qui sait ? As-tu grandi ?
Parfois disparaît aussi non pas un mot, mais un joli papillon qui survolait, auparavant, la narration. Un papillon rayonnant, doux dans son vol, mais aussi gai, qui avait son abri, son confort dans un mot : LIAISON. »
Ce papillon, enchaîna-t-il, indispensable note de tendresse dans la langue française, s'est perché au centre de ce mot écrit en lettres capitales. Il est comme un suave souffle de fraîcheur au milieu de ces voyelles colorées. Ailleurs, quand il se pose sur les pétales de multiples mots, il est parfois muet, n'émettant pas plus de bruit qu'un soupir, jusqu'à s'effacer complètement au cours de l'histoire phonique de la langue. Il ne franchit plus les « fenestres » d'antan, mais les fenêtres modernes aux volets encapuchonnés. Le battement de ses ailes est également sourd lorsqu'il se pose en fin de phrase ou sur l'extrême bord des pétales de certains mots. Toutefois, selon les caprices de la plume, il peut devenir aussi sifflant qu'un serpent à l'attaque.
Ce paisible papillon loge, en général, sur la dix-neuvième haie de l'alphabet, presque au bout du profond jardin des lettres. Il vole, solitaire, parmi les courants de mots, quelquefois en couple, parfois même en groupe, tels les oiseaux migrateurs, virevoltant sur les phrases, au gré des fluctuations ventées de l'écriture, ou de celles de l'évolution historique de la langue.
Dans le décor d'une page fort manuscrite, telle une serre aux multiples fleurs, toutes aussi particulières les unes que les autres, il est d'ordinaire très présent, butinant de-ci, de là, batifolant au singulier et se reproduisant en une saison plus fertile, le pluriel.
Néanmoins, il disparaît assez souvent en se blottissant dans les prés sauvages ou en se transformant aisément, lorsqu’apparaît, au détour d'une conversation touffue, un phénomène étrange et malheureusement obligatoire, la LIAISON.
« Jadis, toi, tu savais où il vivait, tu connaissais l'abri qu'il avait construit, dans un mot par-ci ou dans un mot par-là. Mais sais-tu où il part quand, soudain, apparaît dans un discours, la LIAISON ? »
En fait, me dit-il encore, ce papillon ne part jamais bien loin, il séjourne sans cesse dans la grande narration de l'esprit. Toutefois, il se trouve être tellement éphémère, comme chacun des mots que nous prononçons et que nous lisons, comme chacun des événements que nous vivons, qu'il lui arrive de se dissimuler, surtout à l'oral, pour disparaître un bref instant.
Malgré ces nombreuses disparitions, ce plaisant et charmeur papillon, ou ce serpent rampant sur la terre calcaire d'un manuscrit, (son nom varie au gré des diverses imaginations), cette lettre de l'alphabet latin, aux douces courbes, aux arrondis réguliers, est si agréable que la nature respectera certainement sa courte mais néanmoins fantastique vie.
« Et les hommes, que feront-ils ? Car malgré qu'ils soient issus de la nature, ils essayent sans cesse de la dominer, de la transformer selon leurs besoins, leurs envies, sans toujours vraiment la respecter. »
Ah, vaste question lorsque l'on connaît leur démence, cette folie ravageuse mêlée aux intérêts, mais peu à leur bonté !
Je pense, me déclara-t-il, que nombreux sont ceux qui aiment, heureusement les verts pâturages où séjourne cet insecte. Ils sont comme subjugués par ses chatoyantes nuances, par les vivantes couleurs de ses vêtements, lorsque, enfin, il éclot après une longue gestation, abandonnant son ancienne peau sombre pour des tons plus chaleureux, plus vifs. Alors, chaque matin, il se pare de la tendre chaleur du soleil, après un léger bain de rosée, et il se jette dans l'impétuosité de la vie.
Mais, bien au-delà d'un joli papillon, d'une fleurissante lettre aux notes variées, au-delà même de l'écriture, d'un beau dessin ou d'une conversation, chacun de nous peut être impliqué, souvent par hasard, dans une relation plus intime, une relation humaine, discrète ou tapageuse, une tendre, une orageuse, passionnée ou haineuse LIAISON.
« Sur un banc public au fond d'un joli parc, la LIAISON amoureuse de deux jeunes tourtereaux timides n'était pas aussi manifeste, aussi vigoureuse et badinante que celle de deux beaux visages ridés, dont les yeux étaient emplis de toute la jeunesse de leur passé, » conte un livre de notre temps.
La passion, m'expliqua-t-il, s'insinue sournoisement au plus profond des cœurs, enveloppe doucement les corps, féminins, masculins, les bouscule, les infantilise, les traumatise parfois ou même les sublimise.
Elle crée d'abord un monde pour deux qui s'agrandit si elle est assez forte pour s'engager dans une relation durable, une histoire de joies, de peines, vécue comme un échange de sentiments, un don de connaissance, une découverte partagée de différentes individualités. Elle est le lien entre les événements troublants ou éclatants de la vie, ceux déjà oubliés et ceux qui sont pressentis. Elle véhicule nos désirs d'amour, nos envies d'amitié, nos possibilités de générosité ... C'est un phénomène particulier, nécessaire à la vie de chacun, dessinant la peinture de nos rêves.
Quoi qu'il en soit, affirma-t-il, comme défendant une noble cause, ELLE sera toujours présente, lien entre les hommes et leur écriture, accord entre les êtres humains et leurs semblables. ELLE évoquera sans cesse dans les esprits cette notion de correspondance entre ici et ailleurs. ELLE sera le serment de rencontres entre tous les peuples quelles que soient leur couleur, leur langue ou la nature de leur alphabet, même si le papillon a d'autres formes, même s'il possède d'autres teintes, même s'il évoque d'autres valeurs, même s'il porte un autre nom. ELLE sera encore la signature sur un traité de paix, la signature au bas d'une lettre d'amour, symbolisera bien des aventures, des fréquentations, au-delà de nos imaginations.
Pour moi, conclut-il, ELLE sera toujours présente, la LIAISON.
Claudine Mistral mars 1994.
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