12 juin 2010

Nouveau départ (texte)

Nouveau départ

L'étendue de ce sentiment caché au fond de lui-même était plus vaste que le désert. Chacun de ses versants se calfeutrait sur l'une des dunes de son cœur. Jamais il n'avait osé le partager avec les autres. Il préférait le laisser, telle une oasis, perdu dans l'aridité de son caractère.
Pourtant un jour...
Il avait enfin réussi à obtenir auprès de l'ANPE un stage de formation à Toulouse. Il était ravi d'aller habiter cette merveilleuse ville pour quelques mois. Il goûterait ainsi au tourisme et peut-être irait-il en Espagne. Il se rendit à la gare de Metz vers dix heures. Le soleil jouait à cache-cache avec les nuages noirs chargés de pluie. Il espérait beaucoup en son for intérieur trouver un soleil chaud et éclatant à l'arrivée de son voyage. Après avoir acheté son billet, il attendit sur le quai. Y aura-t-il encore des places ? Avec tous ces vacanciers, j'aurais dû réserver ! Oui, mais quand ? si au moins l'agence avait appelé plus tôt ! Sa décision avait été rapide. Il fallait une réponse immédiate car il n'était évidemment pas le seul sur la liste d'attente. Comme aucune attache ne le retenait, ce fut facile. En un rien de temps ses affaires furent prêtes. Mais il avait fallu s'occuper du logement. Il passa l’après-midi au téléphone et devant son annuaire à chercher une place dans une pension ou un foyer toulousain. Enfin, exténué d'essuyer des refus, il trouva une chambre dans une pension non loin de l'école où son stage aurait lieu.
Et c'est le cœur heureux, léger, qu'il monta dans le train. Depuis des mois, il se renfermait peu à peu sur lui-même, sur sa vie de célibataire, sortant encore de temps à autre pour voir un film ou passer quelques après-midis à la bibliothèque municipale. Mais il s'était éloigné de ses amis. Était-ce lui ou eux en fait ? Ils avaient chacun leur travail, ils étaient pris par leur petite famille et oubliaient la bande et ses fêtes, les sorties d'antan. Quelquefois, un coup de téléphone le sortait de sa solitude et il passait la soirée au restaurant. Une soirée agréable. Parfois.
Aujourd'hui, une douce fraîcheur, telle la rosée matinale, l'avait envahi. Ce nouveau départ s'affichait sur son visage en un large sourire. Il donnait sa joie à chaque regard qu'il rencontrait. Il trouva une place libre dans un compartiment, s'installa. Après lui arriva une jeune femme de trente ans, lui semblait-il. Elle était vêtue d'un pantalon de toile et d'un chemisier beige. Ses cheveux noirs, bouclés s'étalaient sur ses épaules. Son visage s'allongeait en douces formes, muni d'une fine bouche, d'yeux frémissants et de pommettes saillantes à peine saupoudrées de fard rose. Son maquillage était simple et donnait une impression de calme. Elle s'assit face à lui, près de la fenêtre, peut-être pour jouir du paysage.
Il avait déjà sorti un livre lorsqu'elle en fit de même. Il tenta d'en lire le titre ou le nom de l'auteur. Proust. Proust et ses cascades de mots, ses rivières de phrases, son texte mystérieux comme un insondable océan. Comme il la regardait en pensant à cela, elle le fixa à son tour. Il fut surpris de s'entendre parler.
" Vous aimez ? "
" Oui " avait-elle répondu d'une voix ferme et bienveillante.
" J'ai bien essayé de lire ses livres, mais je me sens abandonné sur un rivage inconnu. "
" Vous parlez souvent comme ça ? "
" Comment ? " demanda-t-il un peu étonné par sa question.
" Eh bien, par métaphores. Vous êtes poète ? "
Il rit alors de bon cœur. Lui, un poète !
" Non, pas du tout, mais je lis beaucoup, ça a peut-être déteint sur ma façon de parler. "
La conversation continua, continua. Le paysage leur était totalement indifférent. Leurs mots se croisaient pour formaient des phrases, des paragraphes de vie. Peu à peu ils faisaient agréablement connaissance, découvrant des points communs comme des différences qui les conduisaient à de plus amples conversations. Bref, ils arriveraient bientôt et aucun des deux ne s'en était rendu compte. Mais lui, il comprenait, il sentait à chacun des roulements du train comme son cœur s'ouvrait, comme il s'offrait à cette inconnue. Ses yeux, avides, filmaient chaque mouvement, ses oreilles enregistraient chaque son émis par leurs bouches. Sa bouche formait un cœur quand elle prononçait un "au", un "ou". Il s'accrochait à ce genre de détails, infimes parcelles de l'être, comme la couleur des boutons de sa chemise ou la forme de ses boucles d'oreilles à demi cachées dans son épaisse chevelure.
Puis les maisons remplacèrent les paysages. Le train, ralentissant, entrait dans la ville. Chacun essayait de placer un mot de plus, tentait de développer une idée nouvelle tout en sachant que la gare se rapprochait et que ces minutes de partage se décomptaient rapidement. Leurs yeux se croisaient et se recroisaient, l'un comme l'autre sentant cette attirance si commune entre deux humains.
Lorsque le train stoppa, tout alla si vite qu'ils n'eurent que le temps de se lancer un aurevoir amical, comme s'ils devaient se revoir le lendemain. Qui sait ? Un homme pris ses bagages et elle disparut, happée par la foule. Il resta quelques instants sur le quai, silencieux, perdu en cet endroit inconnu, mais plus encore dans ses pensées.
Nous n'avons même pas échangé nos adresses ! Pourquoi faire d'ailleurs. Qu'ai-je à attendre de cette femme ? Rien, sans doute. Mais je suis pourtant heureux de l'avoir rencontrée, c'est un peu comme si j'étais délivré, oui enfin délivré de ma solitude. J'ai envie de crier à tous ces gens : "Je vous aime" et de courir dans leurs bras pour embrasser la douce chaleur de leur corps.
Il leva les yeux, porta son regard vers la sortie et s'y dirigea. Il resta un instant devant la gare et tel un nouveau Rastignac, il lança à la ville : "À nous deux, maintenant. "

Mai 1994.

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