21 sept. 2010

L'AUTRE JARDIN (texte)

L'AUTRE JARDIN
La salle était inondée par le nuage des fumeurs, troué par la lumière diffuse des bougies. Le conteur se tenait debout sur une estrade. Deux bougies éclairaient son visage fin. Ses cheveux noirs étincelaient à la lueur tremblante des souffles d'une multitude d'yeux. Il racontait :
***
Un oiseau s'envola pour se perdre dans l'immensité du ciel.
Elle traversait lentement son jardin comme tous les soirs, posant doucement ses pieds dans l'herbe maigre, jaune, comme pour ne pas réveiller le microcosme qui y régnait. L'air froid lui piquait le visage. Elle se demandait comment elle pouvait vivre ici. Pourquoi y vivait-elle encore, d'ailleurs ?
Les mains derrière le dos, elle marchait au milieu de quelques buissons dont elle n'apercevait ni les feuilles ni les fleurs, quasiment inexistantes. Ses yeux ne s'habituaient toujours pas à la pénombre du jardin. Même la lune semblait ne pas connaître cet endroit, ou l'ignorait-elle ?
Elle savait, néanmoins où se trouvaient les murs de son jardin, de hauts murs, aux pierres rongées par la mousse. Ils ne laissaient presque rien entrevoir des jardins avoisinants, rien sinon l'inconnu. De part et d'autre, ils s'élevaient sur une hauteur, démesurée à ses yeux. Du vieux lierre, aux tons vert foncé, en recouvrait un pan. Débordant d'un autre jardin, quelques fleurs d'un bougainvillier, d'un vif rouge violacé, essayaient vainement de s'introduire dans ce jardin terne et lugubre.
Tout à coup, elle entend, venant de l'autre côté d'un mur, un étrange bruissement. Attentive, elle écoute, afin de déterminer la provenance de cette sensation. Elle se dirige alors, dans un frémissement de tout son corps, vers ce bruit qui vient d'ailleurs, de loin, elle le sait, elle le sent au plus profond de sa chair. Elle marche doucement pour ne pas perdre la trace de ce nouveau son, tout en s'orientant vers le lierre qui cache les pierres du mur. Elle en est sûre, le murmure vient de ce côté. Tâtonnant les feuilles, elle découvre un trou large comme une main. Elle tire sur quelques pierres, en les laissant glisser sur le sol.
Alors elle s'accoude, curieuse, sur le rebord du trou pour regarder en voyeuse, les trésors inconnus de cet autre jardin.
Dans la pénombre de la nuit, une douce lumière, provenant d'un point mystérieux, dessine les contours d'une silhouette. Rien ne bouge. Et elle regarde, elle regarde avec fascination ce tableau inexploré de la nature, neuf et ignoré jusqu'à présent. Elle regarde comme hypnotisée par une puissance divine, envoûtant tout son corps. Tout se noircit, s'obscurcit autour d'elle, comme si son jardin avait revêtu le deuil.
Mais dans l'autre, la douce lumière s'épanouit. Elle se répand, elle mouille tout ce qu'elle atteint de ses gouttes multicolores. Elle inonde de brillance toute une nouvelle nature, une nature inconnue pour ses yeux. Peu à peu, des fleurs aux couleurs éclatantes, éblouissantes dans la nuit se peignent à son regard. Les formes les plus extravagantes se composent sous les pinceaux des rayons lumineux. Une symphonie se réveille devant les yeux fatigués de la jeune femme.
***
Le conteur reprit son souffle pour porter la note de son histoire jusqu'à la fin. Tous les yeux s'ouvrirent pour voir...
Le visage du conteur, à la lumière des bougies, soleils voilés dégageant néanmoins une douce tiédeur, s'épanouissait au fil de sa narration. Sa bouche s'ouvrait telle la fleur rouge du pétunia, ses yeux pervenche aimantaient l'attention de l'auditoire.
La chaleur et la joie du conteur à raconter, s'infiltraient dans chacun des spectateurs assis sur des chaises en rotin ou allongés à même le sol sur de vastes couvertures. Un agréable engourdissement de leur corps, un léger envoûtement de leur esprit s'emparaient d'eux pour les transporter dans un rêve lointain ...
***
Ses yeux s'agrandissent d'étonnement face au somptueux tableau que Dame Nature lui offre.
C'est une palette de rouge coquelicot, de "rosiers des chiens" sur un côté, c'est une note aiguë de jaune par là-bas. Voilà un "œillet des Chartreux" qui éclot, et tout ce bleu des véroniques qui s'étale comme une vague déchaînée et parsemée d'écumes de linaigrette, aux ombelles d'un blanc cotonné, immaculé. Les jonquilles et les jacinthes des bois sonnent leurs carillons de couleurs, tandis que les narcisses des poètes diffusent leur odorant poème. Et puis ce sont encore des tapis de violettes émaillés de boutons d'or, de marguerites des prés. Ce sont des entrelacements de tiges, de bouquets, des enchevêtrements de roses sauvages, des écharpes de clématites enroulant les arbres ... C'est une folle farandole de fleurs, un folklore d'arôme, une partition de couleurs qui enivrent sa narine.
C'est un chant, une musique divine à ses yeux, pour son cœur, qui entraîne un trouble indescriptible en son âme.
Malgré son émoi, malgré la peur de l'inconnu qui lui noue la gorge, elle désire véritablement entrer dans la danse, partager les odeurs de cette partition, pour se noyer dans les parfums suaves et sucrés de cette éclatante symphonie.
Elle veut devenir aussi vivante que cette nature, heureuse esclave de cette lumière. Elle écarquille ses yeux. Elle sait que si elle les ferme, son rêve s'évanouira. Elle prend conscience que la magie cessera, qu'elle retombera dans sa vie froide et sombre, dans une solitude toujours plus monotone, fermée sur l'avenir.
Alors que depuis qu'elle admire l'autre jardin, la chaleur l'envahit, prend son corps comme si un homme la prenait, la possédait. Elle se sent vivre. Elle se sent aimé comme s'il devenait son amant. Elle réalise que ce n'est plus un rêve. Des sensations étranges l'entraînent, absorbe son énergie. D'autres encore lui confèrent la force, la gaieté de la vie.
Ce n'est plus une simple attirance, elle veut entrer, elle en est certaine. Elle veut oublier.
Elle souhaite renaître dans ce paradis, sentir les feuilles caresser sa peau, la toucher, la brûler de leurs baisers. Elle désire naviguer au milieu de ce brasier de couleurs, cette explosion de joie. Elle veut s'enfuir. Oublier.
Alors, comme sous l'impulsion de la folie, la jeune femme agrandit le trou, elle déchire le mur avec ses ongles, avec la force décuplée par le désir de liberté. Quand le trou est assez grand pour laisser s'infiltrer son petit corps frêle, elle glisse dans l'autre jardin, telle une cascade.
Apaisée, elle se couche un instant sur un matelas d'herbe fraîche.
Mais son apaisement n'est pas complet. Elle se souvient du trou, et, comme si les minutes lui étaient comptées, elle replace les pierres, une à une, méticuleusement, afin de le boucher à jamais. Afin de dissimuler l'accès de l'autre jardin, pour plus vite oublier le froid et la solitude, pour que personne ne vienne la chercher.
Enfin ici, j'étais sauvée. J'avais réussi à changer d'univers, à découvrir la porte de l'avenir. Je pouvais commencer la quête de la silhouette que j'avais aperçu, chercher mon double, celui et ceux dont j'avais besoin pour découvrir et partager ce monde nouveau.
***
Texte écrit par Claudine Mistral en mars 1993.
Nouvelle présentée au concours du C.R.O.U.S. d’Aix-Marseille en 1993.
Troisième prix régional.

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