22 sept. 2010

La toile (texte)



La toile
Un rayon lumineux s’infiltre péniblement dans la pièce plongée dans la pénombre. Il s’étale sur les tomettes rouge clair comme la traînée d’une étoile filante. Sa clarté inonde le petit atelier où bien des choses se fondent sous une épaisse couche de poussière.
Peu à peu ce rayon se déploie et se couche sur le sol tandis qu’un à un les objets s’éveillent à cette nouvelle journée. Une petite table dévoile un pied, une toile blanche sur laquelle sont posés des pinceaux secs et jaunis, des tubes de Cyan, Magenta, Jaune Primaire dont la peinture fossilisée coule vers une photographie. Puis ce sont des toiles, des étagères où sont rangées des tubes, des spatules, des brosses, quelques fusains qui s’exposent à la lumière, comme le grand chevalet près de la petite table sur lequel repose une toile d’une blancheur éclatante mais troublée en son coin droit par une tache.
La lumière du soleil était si claire ce matin là que Philippe eut enfin le courage de monter dans son atelier. Sa volonté s’était affermie depuis quelques jours déjà, il avait maintenant besoin de l’exploiter sur une toile.
Depuis deux mois, son inspiration s’était tarie. Il se souvenait juste qu’il avait commencé deux mois avant une nouvelle toile avec du Jaune Primaire. Il n’avait fait qu’une petite tache, avec la brosse numéro dix qu’il affectionnait particulièrement, lorsqu’il voulait éclairer ses toiles. Il débutait toujours une toile ainsi, ses compositions étaient baptisées par une touche de jaune allongée en une ligne ou ratatinée en une douce et simple tache, cela variait selon ses intentions. La tache s’étendait alors sur la toile ou bien disparaissait totalement. Mais quelle importance ! Quel que soit le résultat de son travail, l’essentiel était que chaque toile soit d’abord défrichée par ce frêle jaune, que les ronces blanche de la surface soient démêlées afin que sa peur se confonde dans chaque création.
Mais il y a deux mois la peur est restée. Elle s’est incrustée subitement dans la toile, dans cette pièce et jusque dans les chairs du peintre. Elle s’est propagée rapidement, imprimant sa trace dans chaque cellule de son cœur, inscrivant ses caractéristiques ténébreuses et troublantes, lorsque sa femme Emilie, est venue lui apprendre la terrible nouvelle.
Ses jambes ne l’ont alors soutenu que le temps d’atteindre la chaise du couloir tandis qu’Emilie refermait doucement la porte. Tout l’atelier était ainsi entré dans un état de somnolence, de laisser aller, pris d’assaut par le doute et l’inconsistance.
Philippe est seul aujourd’hui dans la maison, le calme qu’il y règne contraste étrangement avec la fureur de ses idées. Depuis ces derniers jours, elles s’épanouissent, se jouent en harmonie sur la portée de son cerveau, l’occupent, le déconcentrent par leur hardiesse lors de ses lectures ou de ses entretiens. Elles rebondissent, hurlent même. Lentement, il se dirige vers la porte, tourne la poignée de cuivre froid et reste un instant saisit par l’éblouissante luminosité en entrant. Après avoir intériorisé la beauté de cet éclat, il se dirige prudemment vers le chevalet. Comme un automate, ses mouvements s’activent alors sûrement. La couleur jaillit sur la palette en bois, les mélanges se multiplient, les harmonies s’organisent tandis que la toile s’invente une composition de tons, de nuances où les rouges et les verts dominent cependant. Les formes se dessinent peu à peu dans cette cacophonie indisciplinée, sur des fonds violent, presque repoussants.
Et le rayon de lumière noie toujours de sa charmante gaieté l’atelier, tournant autour du chevalet pour finir par se fixer sur la main de l’artiste. Mais il reste peu, s’enfuyant face aux tonalités de couleurs qui s’affichent de manière désinvolte sur la toile.
Une porte claque dans la maison ; Philippe range alors son matériel, abandonnant l’atelier à la douce pénombre de ce soir d’été. Quand il tire la porte, il se sent fatigué, vidé de son énergie, mais immensément soulagé, aussi léger qu’un colibri porté par les airs. Le poids de ses idées, de sa douleur s’est atténué au fur et à mesure que la journée s’évadait vers un autre espace emportant enfin avec elle la peine du peintre.
Lorsqu’il embrassa Emilie, il la serra contre sa poitrine comme il avait coutume de le faire chaque soir. Mais elle comprit sur ce soir n’était pas le même que tous ceux qu’ils avaient vécus depuis deux mois. Non qu’il lui ait parlé, qu’il l’ait plus serrée, rien n’indiquait son activité dans les expressions de son visage, dans le gris de ses yeux ou dans le contact de ses mains. Il y avait juste une tache rouge sur le bas gauche de son pull-over.
1995


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

...