12 oct. 2011

Quelque part, un train… (texte)

         Dans le vide grouillant de cet espace à la fois clos et ouvert, des personnes, solitaires, déambulent sur les quais, dans l’attente d’une hypothétique correspondance pour une vie meilleure, faite à la fois de surprises, de beautés, de mystères, de joies et pourquoi pas de peines.
L’arrivée de mon train est prévue pour 14h15. J’ai ouvert un magazine et le feuillette tout en buvant un café crème, attablée à une petite table ronde de cette brasserie de gare. Beaucoup de monde se croise, sans même se regarder, ni s’excuser lorsque deux valises viennent à s’entrechoquer.
Absence. Isolement de chaque être dans sa bulle personnelle, de ces âmes qui rêvent d’un présent meilleur, plus ensoleillé, plus pur, plus jovial, certainement moins solitaire.
Mais le présent se périme si vite, il possède immédiatement le goût du passé, devient si vite une image en noir et blanc tout en restant présent en nous et en modelant notre avenir.
J’ai encore une heure à attendre cependant je ne me sens pas seule. Je suis au milieu de cette multitude, au centre de milliers de chemins, aux croisements de tant de voyages. Unique mais attentive aux autres… Peut-être pour me décentrer sur mes problèmes. Me projeter vers les autres pour ne pas avoir à méditer sur moi-même.
Soudain, un rayon de lumière traverse une verrière pour se poser délicatement sur la chevelure soyeuse d’un petit garçon. Il joue sur le sol avec une voiture miniatureentre les valises de ses parents. Je vois ses lèvres se raconter un monde imaginaire, une histoire dans son histoire, elle-même au centre de cette gare.
Mon regard est tellement attiré vers lui que j’en suis devenue une statue concentrée sur ses moindres faits et gestes. C’est comme si je les visionnais au ralenti au milieu de ce perpétuel mouvement. Mouvement humain désordonné. Mouvement locomoteur transversal. Mouvement hiératique des pigeons et autres petits oiseaux cachés dans les poutrelles métalliques du toit.
L’immobilité presque rigide de mes doigts sur le papier me fait si mal, qu’elle me sort de ma léthargie. Je me repositionne sur ma chaise en reprenant le cours labyrinthique de ma lecture, abandonnant l’enfant et sa chevelure de lumière.
Un coup d’œil sur l’immense horloge de gare me prévient de mon futur départ et mon présent se fait plus pressant. Régler la note, ranger mes affaires et surtout accéder à mon quai en zigzagant entre sacs, voyageurs et chariots de bagages.
Soudain, après un dernier bond de côté, me voici devant mon wagon, prête à monter pour une destination assurément dépaysante, dans ce train, pour me tourner enfin vers mon présent. Laisser le passé derrière moi, ne plus vouloir courir après mon avenir.
«  Mais l’avenir, est-ce demain ou déjà aujourd’hui ? »
Je me retrouve assise sur un fauteuil rouge à côté d’une femme sans âge. Elle reste silencieuse, m’adresse un léger regard puis se replonge dans la lecture d’un épais livre. Je pose ma tête, ferme les yeux et me laisse bercer tombant dans une demi-somnolence. Le voyage dure… Mes pensées vagabondent…
Arrivée. Nouveau coude à coude sur le quai, à la sortie pour trouver un taxi. Direction la campagne. M’enivrer d’odeurs, de musiques naturelles. Le taxi roule fenêtres ouvertes, l’asphalte fondu brûle mes narines.
Au loin, un train repart.
Le véhicule me dépose devant une ancienne gare, je tire sur une cloche en métal noir pour annoncer mon arrivée, dépose mon bagage en haut de l’escalier et prends une bicyclette rangée dans le cagibi sous les marches.
Partir. Pédaler. Humer les odeurs de miel, de fleurs. Me perdre dans la nature, oublier la ville et sa frénésie. Vivre au ralenti pendant quelques jours…
Sur une petite route, ma bicyclette roule à une allure modérée mais constante. Le doux souffle de cette soirée d’été relève mes cheveux mi-courts bruns pour dégager le contour carré de mon visage.
Un chapeau aux larges bords masque mes yeux noisette. Un panier rempli de pêches est arrimé à l’avant sur le guidon et quelques gouttes de jus coulent encore à l’encoignure de mes lèvres fines et étirées. Le goût sucré inonde ma gorge de douceur.
Je pédale, perdue dans mes pensées, traverse un hameau et finit par revenir devant la bâtisse aux murs blancs, je dépose ma bicyclette.
Les fleurs le long de l’allée ont été foulées, tout est écrasé. Les traces viennent de la palissade cachée par le cerisier. Elles s’arrêtent au pied des marches comme moi.
Là, un paquet. Banal. Papier Kraft, ficelle blanche et fine et mon nom en toutes lettres. Lettres découpées dans les journaux, de différentes tailles en noir et rouge. Je le prends dans mes mains après avoir déposé mon panier de fruits. Le paquet est léger, je le retourne : il n’y a aucune inscription mais des tâches rouges qui me collent aux doigts. Du sang ? De l’encre ?
Je ne sais que penser. Je récupère mon panier, me dirige vers la maison et pousse la lourde porte en bois pour pénétrer dans une vaste pièce relativement sombre.
Mon bagage est sur une chaise devant une table rectangulaire. Un mot posé juste devant m’indique que ma tante est partie faire quelques courses pour le repas du soir.
Je dépose le panier et le paquet sur la table tout en évitant de tâcher la nappe. Je vais me laver les mains, me sers un verre d’eau fraîche tout en me demandant si je vais ouvrir cet étrange paquet.
Qui a pu le déposer ainsi ? Que contient-il ? Il n’a pas pu arriver par la poste, le facteur serait  passé par l’allée bétonnée sans écraser les fleurs de ma tante ! Cela fait trois ans que je ne suis pas venue la voir. Il n’y a qu’elle qui était au courant de ma retraite. Alors pourquoi ce paquet ?
Je m’assois sur une chaise en bois. Un chat noir au col blanc vient se glisser entre mes jambes. Ses longs poils soyeux sont une douce caresse. Une carte postale a glissé sur le sol, je la ramasse et la pose sur la table. St-Gaudens…
Flashback sur mes étés d’enfance… Etés sans questions, sans attentes. Etés de certitudes, de bonheurs partagés dans les forêts et les champs alentours… Courir avec mes cousins et les enfants du village. Chacun a grandi au fil des années, les adolescents ont partagé des caresses, ont découvert les premières amours, les amours douces, sans les tourments de la vie, les envies, les besoins de femme, bercés par les journées d’insouciance et d’amitié, de mots doux… Sans les souffrances qu’à mon âge je me crée, que je traîne et qui me taraudent. Je suis pourtant venue ici pour échapper à tout ceci. Ce passé si proche, le futur si incertain, n’être que dans le présent…
Tout à coup, j’entends une voix qui scande mon prénom.
Je sors. Le coffre de la C2 de ma tante est grand ouvert et je la vois déjà s’avancer vers le perron. Elle m’embrasse, me donne deux énormes sachets en toile plastifiée, me faisant remarquer que j’aurais pu éviter de laisser ma bicyclette en plein milieu de l’allée et que ce n’était pas très gentil d’avoir massacré ses plantes.
Je m’insurge en lui montrant le paquet trouvé quelques minutes plus tôt. Je lui expose mes réticences à l’ouvrir. Que vais-je trouver ? Qui était au courant ici de mon arrivée ?
Personne, me certifie-t-elle !
J’hésite. Je tourne et retourne le paquet en évitant cette fois de me tâcher les doigts. Aucun son. Une étrange légèreté. Est-il vide ? Est-ce une blague de mes anciens amis ? Ma tante s’approche et décide pour moi en tranchant d’un coup de ciseaux la ficelle.



Je regarde encore le paquet quelques minutes… Puis, mes doigts, fébriles, s’approchent doucement du papier et le déchirent pour découvrir une boîte à chaussures rouge.

 Ouverture.


Nouvelle boîte mais plus petite et noire.

Nouveau couvercle. Cette fois, la boîte est blanche, elle a la taille de chaussures pour enfant.

Nouvelle hésitation. A quel jeu joue-t-on avec mes nerfs ? Je suis venue ici pour me détendre, faire le point sur mes aspirations, mes désirs.
Mes mains tremblent maintenant. Peur ? Excitation ?
Je soulève le couvercle. La boîte me semble vide cette fois, mais en l’approchant de la lumière, je découvre, au fond, un billet de train pour Arcachon.

Je le prends, le retourne et découvre un post-it en forme de cœur avec l’inscription…

                                    REVIENS-MOI…

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