25 sept. 2013

Avoir le pouce vert (texte)



Avoir le pouce vert
Les yeux de la couturière sont fatigués, comme ses doigts d’ailleurs. Une légère poudre dorée emplit peu à peu ses paupières. Son corps se détend mollement, elle l’appuie peu à peu au dossier de la chaise et laisse glisser ses mains sur la couverture en patchwork en partie posée sur ses genoux.
Au centre du tissu, un tressaillement. Le bruissement d’un ruisseau, l’eau coulant lentement entre ses doigts puis la sensation d’une corde brûlant la peau de ses doigts crispés, le cliquetis de la poulie à cause du balancement d’un saut métallique. Un épouvantail s’approche du puits pour lui offrir un bouquet de violettes tel une précieuse poutargue*. Ces jolies petites fleurs tombent de ses mains, s’étalent au sol puis s’envolent, en suivant les coutures du tissu. Des oiseaux piaillent et s’éparpillent des arbres vers les cieux dont les tons orangés se déposent en touches délicates parmi les verts herbus du jardin merveilleux. Quelques œillets d’Inde et soucis émergent au milieu des agapanthes et des cistes colorés. Des coléoptères voyagent des boules de houx rouges aux iris bigarrés. Des papillons et des abeilles butinent ça et là, saupoudrant sur chacune une poudre dorée qui, délicatement, éclaire le ruisseau aux éclats métallisés, tels le raku des poteries disposées le long des chemins. Les tableaux ont crû au gré des fils s’entremêlant de branches et de feuilles pour créer un ensemble de douceurs harmonieusement assemblées.
Le coucou de l’horloge la fait soudain sursauter. Ébahie, elle regarde son ouvrage tombé au sol, les yeux encore ensablés, mais heureuse d’avoir gardé les pouces verts, en particulier avec ces fragiles graines de tissus et d’avoir créé un magnifique jardin pour protéger sa petite-fille des prochaines fraîches soirées de l’hiver.
 © Mistral Claudine septembre 2013

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