21 déc. 2014

La lettre (texte)



2014 – Mairie d’Auriol.
Une grande enveloppe vient d’être déposée à l’accueil par le facteur.
Une enveloppe dans laquelle une petite lettre a fait un long voyage.
Tout commence un matin de décembre 1914.
Alphonse, jeune soldat patriote engagé pour défendre la France, son pays, passe dans les tranchées pour recueillir les lettres de ses camarades du front. La brume enveloppe les corps, masque la fatigue des visages et l’amertume déjà présente dans les yeux des hommes.
Parmi les lettres, il remarque un pli destiné au sud de la France, pays du soleil… L’écriture est ronde, agréable et le destinataire, chose assez remarquable, n’est ni une femme, une fille ou un fils, mais le Maire de la ville d’Auriol.
Une fois sa levée terminée, il fourre toutes les lettres dans son sac et enfourche son vélo. Heureusement, sa cape et sa casquette le protègent du froid. Sa sacoche le déséquilibre un peu mais comme il était facteur il y a encore quelques mois, il pédale assez vite sur les chemins de terre.
Tout à coup, un obus tombe à quelques mètres de lui le projetant au sol, inconscient et la tête ensanglantée. La bandoulière rompt et la sacoche glisse dans le fossé.
Une semaine plus tard, un jeune garçon aux vêtements trop grands ramasse la sacoche, découvre le courrier à l’intérieur et la ramène à la ferme de ses parents. Il la cache sous les planches de la grange de peur que sa mère ne la trouve et ne brûle le contenu dans la cheminée pour chauffer la pièce dans laquelle ils vivent lui, sa mère et ses trois sœurs. Le travail est dur, même en hiver, à la ferme, depuis qu’il est le seul homme de la famille et que sa mère comme ses sœurs comptent sur lui. Les jours, les mois passent…
Deux ans ont passé. Le jeune garçon a atteint ses seize ans et dans l’espoir que cette guerre meurtrière et sans fin cesse, il s’engage à son tour dans les rangs patriotiques. La lettre, abandonnée à son sort, calfeutrée au milieu des missives dans le cuir, attend comme la belle au bois dormant, d’être délivrée de cet oubli involontaire.
Une décennie plus tard, un éclair s’abat sur la grange, le feu embrase le bois, les bêtes meuglent et hennissent. Bertrand, le nouveau fermier, se jette à corps perdu dans l’incendie pour délivrer les animaux en furie. Leurs sabots ont fracassé les planches si bien qu’il se prend les pieds dans une lanière de cuir qui manque de peu de l’envoyer tête première dans les flammes. Intrigué, il ramasse le sac de cuir et passe la lanière sur son épaule tout en attrapant les rennes des chevaux. Il ouvre les barrières des vaches qui s’enfuient vers la liberté sous la pluie battante. Les bêtes enfin sorties d’affaire et sauvées de l’incendie, il confie le sac à sa jeune fille. Il lui intime de le mettre à l’abri dans la maison, alors qu’il reste les bras ballants face à la grange en feu, impuissant comme dans les tranchées lors des bombardements adverses. Il avait failli mourir à cause des lances flammes allemands sans l’intervention d’un camarade... A son retour, il avait trouvé compassion et amour auprès d’Amandine dont le jeune frère n’était pas revenu du front.
Passent quelques jours avant qu’il ne regarde le contenu. L’odeur qui s’en dégage est forte, pleine de mystères. Quand il découvre les lettres, surpris de constater qu’elles ne sont pas datées du tampon postal mais que certaines ont le drapeau de l’armée française imprimé, il décide de les remettre au facteur lors de son prochain passage.
Ainsi les lettres repartent à vélo et atteignent enfin un bureau de poste.
La petite lettre a perdu de sa superbe. Le joli papier blanc avec sa belle écriture est taché et le nom de la ville de destination comme le code postal n’est plus lisible.
La préposée des postes regarde son calendrier mural : 17 septembre 1926 déjà. L’automne s’installe peu à peu avec ses couleurs orangées, engourdit la nature par des températures de plus en plus fraîches. Elle regarde la lettre, cela doit faire assez longtemps que quelqu’un l’a envoyée. Elle se demande vers quelle ville la rediriger. Elle cherche… Cela pourrait être Aurel 84390 ou bien Auriac 11330 ou 19220, il y a aussi Aureille 13930 et Auriol 13390, Aurons 13120 peut-être… six destinations possibles…
Elle établit la liste précise de ces 6 villes et villages, fait un courrier et choisit aléatoirement l’ordre de ces six destinations. Elle note également l’adresse des différents hôtels de ville afin que le courrier suive jusqu’à la bonne adresse sans qu’à chaque fois un postier n’ait à faire toutes ces recherches. Son choix s’est en premier porté sur Auriac celui dont le code postal est 19220.
La lettre part donc pour ce petit village du centre de la France, d’abord en train puis par la route pour atteindre la région limousine en octobre 1926.
Lorsque le maire a la lettre entre les mains et qu’il en découvre l’origine et donc la date de l’envoi, il est ému car pendant la première guerre mondiale, c’est son père qui aurait dû recevoir ce pli. Il le déplie délicatement et découvre qu’un certain Basile Collomp lui demande, au cas où il ne reviendrait pas du front, de léguer sa ferme et ses terres laissées en gérance à un certain Ernest, à son petit neveu dénommé Anatole Cazerus. Le maire, après relecture et vérifications avec l’un de ses adjoints, réalise qu’aucun de ses concitoyens ne peut être ce Basile. Le village ne compte que quelques âmes et il les connaît toutes.
Il décide alors d’envoyer la lettre suivant l’ordre établi.
Nouvelle enveloppe, nouvelle adresse, nouveau timbre et tampon. La lettre se retrouve dans un nouvel abri, l’odeur du cuir s’estompe peu à peu. Destination suivante, toujours Auriac, mais celui dont le code postal est 11 330 dans l’Aude. La lettre part à Carcassonne en camionnette puis poursuit au sud pour arriver au pied du château d’Auriac. Le maire n’a pas besoin de chercher longtemps pour savoir qu’aucun des rares habitants n’est celui de la lettre. Le courrier reprend son chemin vers Aurel dans le Vaucluse 84 390. Il passe par Avignon et arrive dans le village perché au-dessus des champs de lavandes. Le clocher de l’église, avec son toit jaune, accueille la missive à l’été 1927. Le maire comprend lui aussi très vite que Basile Collomp ne faisait pas partie de la commune, ainsi la lettre s’achemine vers l’étape suivante, Aurel dans la Drôme 26340. L’élu, également à la tête de très peu d’habitants, fait suivre le courrier à l’adresse suivante.
La lettre arrive dans les Bouches-du-Rhône à Aureille 13 930 fin 1927. Le château, du haut de sa colline, accueille le fourgon qui dépose un énorme sac à La Poste car il ne vient pas tous les jours sur le petit village. Les lettres sont triées et celles pour le maire déposées en mairie. Elles sont placées sur le bureau de sa secrétaire mais avant qu’elle n’ait eu le temps de les ouvrir, un coup de vent éparpille le courrier dans la pièce. L’enveloppe, même épaisse, s’envole pour venir se coincer derrière un meuble. La secrétaire ramasse les missives sauf celle dont le voyage va encore s’éterniser.
Elle va attendre encore longuement. Les années passent, le petit village au blason sable et pourpre orné d’une tour et d’un lion, paresse au soleil de Provence, puis frissonne, terrifié par l’invasion allemande, respire après cette nouvelle guerre meurtrière, jusqu’au jour de 1954 où le maire décide de remettre à neuf le bureau de sa secrétaire. Les meubles sont déplacés afin d’être démontés et la lettre choisit ce moment pour se laisser glisser au sol, grise de poussière. Les ouvriers, surpris, s’en emparent et s’empressent de la donner au maire qui prend enfin connaissance de son contenu.
L’aventure continue car aucun Collomp n’a jamais habité le village. Alors la lettre s’achemine vers Auron 13121 plus au nord du département, laissant Les Baux en Provence et Salon pour rejoindre les contrées pertuisanes. En arrivant dans ce nouveau village, le facteur, en attendant l’ouverture de la mairie, fait une pause au bistrot de la place. Sa sacoche, ouverte, en tombant d’une chaise, laisse quelques lettres choir sous le comptoir. Et voici ces lettres emprisonnées sous le bois et le zinc pour de nombreuses années.
Soixante ans d’attente, soixante années coincées…
Sans la vente du bistrot et le démantèlement du comptoir, les lettres seraient encore tapies à l’abri du temps.
Enfin la lettre, après un rapide passage en mairie, repart sur la route pour arriver à la dernière ville étape de son interminable périple.

2014 – Mairie d’Auriol.
La lettre est enfin entre les mains de madame le Maire. Mme Garcia déplie précautionneusement le papier avec deux de ses adjoints. Ils vont tous s’employer pendant quelques semaines à retrouver les protagonistes de cette missive envoyée cent ans auparavant.
novembre 2014
© Claudine Mistral
Auriol

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