8 févr. 2015

Sur le thème Au coin du feu... (texte)



Les drôles de Dames


Au coin du feu, les quatre drôles de Dames s’étaient réunies. Le crépitement des braises dans l’âtre les envoûtait dans une musique chaude et feutrée. Elles s’étaient installées confortablement dans de larges fauteuils rouges. La conversation allait bon train. Puis elles décidèrent qu’elles raconteraient chacune à tour de rôle une aventure qu’elles avaient vécue dans l’année écoulée.


La première, brune aux yeux clairs et pétillants, narra sa rencontre avec un artiste.

Elle s’était rendue à une exposition de sculptures dans la petite galerie d’un village voisin. Elle admirait les formes métalliques passant tranquillement des unes aux autres, puis s’arrêta devant l’une. Elle s’abandonna à sa contemplation lorsqu’une voix grave la surprit dans son dos lui demandant pourquoi elle restait depuis plus de cinq minutes devant cette statuette de chat, constituée d’une pioche, regardant une lune en suspension. Elle lui répondit simplement que cette sculpture la touchait énormément car elle lui rappelait un petit chat qu’elle avait eu dans son enfance. L’artiste vit ses yeux briller d’émotions et l’entraîna vers d’autres pièces afin de libérer cette nostalgie qu’il avait vu s’y glisser.

Il lui proposa d’aller boire un verre à l’estaminet voisin pour la ramener dans le réel. Une longue conversation sur la sculpture, la création s’en était suivie avec la promesse d’une prochaine rencontre lors d’un salon artistique.


La seconde, les cheveux roux aux yeux verts, leur relata comment elle avait été secourue sur la place du marché communal.

C’était un samedi matin, le marché était bondé de couleurs, de saveurs, de personnes vacants d’un étal à l’autre. La lourde chaleur de l’été la faisait suer abondamment. Sa gorge était si sèche qu’elle en était terriblement douloureuse. Ses yeux papillonnaient de plus en plus. Un chat se glissa innocemment entre ses jambes et la fit trébucher, elle tomba inconsciente sur le sol.
Quand elle souleva les paupières grâce à une fraîche brise provoquée par un énergique éventail, plusieurs personnes étaient à son chevet. L’une lui soutenant la tête en lui procurant la fraîche salvation, une autre avec un parapluie pour la protéger du soleil, une troisième encore avec un verre d’eau en attente, une autre lui soutenant les jambes. Et chacune de lui demander si cela allait mieux.

Ses yeux s’embuèrent, non à cause de la douleur mais de cette générosité soudaine et si formidable dans un monde où l’individualisme et l’indifférence règnent en maîtres. Elle se laissa choyer jusqu’à mieux se sentir et dès qu’elle put se relever, remercia avec effusion ses sauveurs qui la raccompagnèrent jusqu’au musée où elle travaillait.


La troisième, les cheveux blancs et les yeux gris, au visage encore lisse et frais, leur rapporta sa journée sur un salon littéraire.

Elle y était pour présenter un livre d’illustrations lorsqu’un homme s’approcha et feuilleta les carnets qu’elle avait disposés devant elle en consultation pour l’occasion. Plusieurs heures s’étaient déjà écoulées, plusieurs regards s’étaient attardés sur les aquarelles. Celui-ci s’arrêta quelques instants sur le croquis d’un chat aux yeux perçants et jaunes, puis s’attarda sur un petit lapin blanc. Sur la page suivante, il découvrit un décor fantaisiste mi-forêt mi-ruine et s’y attarda également.

Il n’avait toujours pas relevé les yeux mais elle l’avait parfaitement reconnu. C’était bien cet ancien camarade de classe, actuellement dessinateur phare d’une maison d’édition locale. Son cœur s’était emballé. Elle attendait avec avidité ses commentaires, même silencieux, elle scrutait ses gestes, ses ralentissements, ses hésitations à tourner une page. Quand il eut terminé un carnet entièrement, il releva enfin la tête et leurs yeux se croisèrent. Il la reconnu enfin et en fut heureux. Elle l’invita à s’assoir derrière la table. Ils engagèrent une longue conversation mêlée de souvenirs, de projets à venir et laissèrent le temps s’écouler au rythme des pages.


La quatrième, châtains aux yeux noisettes, retraça sa balade dans une petite ville du Sud de la France.

Elle déambulait dans les rues, admirant les diverses architectures de cette ville médiévale, lorsqu’un jeune chat vint se frotter à ses jambes. Elle s’assit sur une marche, contre un mur et laissa courir sa main sur le pelage roux et long de l’animal. Mis en confiance, le chat grimpa sur ses genoux et commença à planter délicatement ses griffes dans son jeans tout en se couchant. Il posa sa tête sur sa cuisse naturellement et la condamna à rester assise sur cette petite place à l’ombre d’un acacia.

C’est alors qu’un autre chat, un petit noir, s’approcha et renifla d’abord ses chaussures puis ses doigts. Quelle ne fut pas sa surprise lorsque celui-ci se fut assis à ses côtés, de voir deux autres matous aux yeux espiègles, pointer leur truffe de sous une voiture et s’engager dans sa direction. Ils se posèrent à portée de sa main, miaulant doucement pour réclamer caresses et attention.
Elle passa un long moment ainsi, les chats auprès d’elle, sentant la soyeuse chaleur de leur corps l’envelopper, se laissant bercer par le doux ronronnement de leur voix qui lui racontaient les aventures de leurs maintes vies.

Fermant les yeux, elle se revit assise dans le grand fauteuil noir de ses grands-parents, avec l’un de ses chats aujourd’hui disparu, mais toujours dans son cœur, bien au chaud au coin du feu.


Après ces échanges, elles restèrent rêveuses un long moment dans la douce chaleur, douillettement installées au creux de leur amitié.
Tout à coup, Bosley entra, poussant la double porte fermement en les faisant sursauter.
Un appel de Charly… dans mon bureau.
« Bonjour les filles ! »
« Bonjour Charly »


© Claudine Mistral
Auriol- décembre 2014

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