31 janv. 2016

A la recherche des chaussures perdues…. (Texte)



A la recherche des chaussures perdues….

Deuxième prix aux concours de nouvelles sur le thème des godillots lors de la seconde édition de L'Antre du livre à Auriol - janvier 2016


A la disparition de sa grand-mère, il fallut trier ses effets, remettre en état la maison afin de pouvoir la louer. Cela faisait plusieurs jours qu’elle s’affairait dans chaque pièce allant de l’une à l’autre, traînant les pieds sur le sol en parquet, pas vraiment motivée par cette tâche. Elle portait ses Birkenstock vertes anis vernis, ces tongs de luxe très en vogue depuis quelques années, un short plutôt serré et un tee-shirt léger à manches courtes pour supporter la chaleur écrasante de ce début d’été.

Lorsque le rez-de-chaussée et le premier étage furent rangés et nettoyés, elle s’attaqua au grenier. Un étroit escalier de bois la mena dans une grande pièce. Ce jour-là, la pluie l’avait accompagnée, son Jean’s et ses vieilles baskets bleues étaient mouillées. La poussière allait certainement coller à ses vêtements, mais cela ne l’embêtait pas. Elle déambula d’abord entre les meubles hauts comme si elle se trouvait dans une tranchée sombre et froide. Par la minuscule fenêtre, quelques pâles rayons de soleil amenaient une luminosité blafarde et triste.

Après ce premier inventaire, elle ouvrit un placard et commença son tri. Il y avait un tas de choses, des souvenirs, des objets que sa grand-mère avait accumulé d’année en année en les empilant pour certains ou en les classant soigneusement pour d’autres. Elle avait monté des caisses en plastiques, répartissant les objets qui seraient vendus en vide-grenier quelques dimanches de printemps et ceux qu’elle garderait, tendres témoignages d’un lointain passé. Au fur et à mesure que les meubles se vidaient, elle les démontait et l’espace, comme un champ dévasté, se dévoilait.

De jour en jour, elle découvrait tantôt des livres, tantôt des pots ou des vases ébréchés, tantôt un service à café provenant d’Asie avec de jolis dragons peints, tantôt des photos. Chaque objet était une découverte, un mystère dévoilé. Une ouverture vers le passé.

Elle finit par tomber sur le coffre le quatrième jour. Ce matin, comme il faisait beau, le brouillard de la veille s’étend dispersé, elle portait un petit chemisier, un corsaire noir et des sandales. Elle le trouva caché derrière un paravent fleuri et l’ouvrit avec émotion. Il était plein, rempli de chaussures attachées par deux par une cordelette. Chaque paire était accompagnée d’un texte écrit à la main d’une écriture fine mais puissante, affirmée, masculine. Etait-ce celle de ce grand-père qu’elle n’avait jamais connu autrement qu’en photo où à travers les récits de sa grand-mère ? Cet homme courageux qui avait affronté deux grandes guerres trainant ses godillots par monts et par vaux à la recherche d’aventures, d’amitiés.
Elle sortit d’abord une paire de sandales à talons en cuir rouge, usées, élégantes. Elle imagina sa grand-mère chaussée avec, portant une belle robe assortie, un long manteau, parée pour aller danser. Comme elle aimait le tango ! cette danse langoureuse et si charnelle. Puis, elle lut le texte à voix haute, pour profiter des mots, des assonances.

«                                    Les souliers
          Lorsque vos jambes vous dépliiez
          Vous dévoiliez vos jolis souliers.
          Toute étourdie, vous sembliez
          Mais en fait vos pieds vous sublimiez.
          Les âmes des hommes vous voliez
          Et leur imagination vous déliiez
          Quand vous apparaissiez sur le pallier
          Exposant vos délicieux petits souliers. »

Elle resta surprise à la première lecture, puis après une seconde lecture, elle se demanda si son grand-père était l’auteur de ce poème ou si c’était celui d’un admirateur. Quel érotisme ! Elle resta pensive avant de sortir une nouvelle paire.
Cette-fois-ci, c’était une paire de mocassins marron, bien entretenues, l’odeur de la cire lui piqua même les narines. Le petit mot lui dévoila une scène d’été.

« Marcher sur la dune, sentir le sable fin s’infiltrer entre le cuir et ma peau. Me sentir bien, libéré du bruit et des horreurs. »

Elle retira ensuite une paire d’espadrilles jaune où seuls les mots « La Baule » étaient écrits sur le papier. Elle resta rêveuse quelques minutes et replongea les mains dans le coffre. Une paire de petites Salomé bleues marines apparut, usées au bout, elle lut sur le mot :

« Solange gambade dans la pelouse, se roule dans l’herbe avec Gribouille, cueille des fleurs pour en faire un bouquet et nous l’offrir avec son plus beau sourire. »

Elle se souvint de Gribouille, un briard à la bouille tendre et aux yeux pétillants. Des photos étaient encore encadrées dans le salon deux semaines auparavant. La nostalgie l’envahit au fur et à mesure qu’elle retirait les chaussures. Elle trouva des ballerines noires, des charentaises au décor écossais, de belles Richelieus, des bottines à talons, mêmes des bottes country, de belles et élégantes chaussures à talon aiguilles vernies, des souliers à boucle, des Rangers dans un état pitoyable. Chaque paire avait son histoire, ses mots, ses émotions.
Il en restait deux paires. Deux sabots, creusés en un seul tenant de bois, comme ceux du Moyen Age, patinés par le temps. Elle ne résista pas de les essayer et de faire quelques pas de bourrée, ils sonnèrent d’un joli son lorsqu’elle les claqua. Elle se rassit et lut :

« Un peu de paille pour tenir le pied au chaud, pour le maintenir lors des danses traditionnelles, une chasse pratique même si rudimentaire. »

La dernière paire étaient deux Pataugas terre de Sienne, des brodequins toilés en semelle de caoutchouc, chaussures très à la mode dans les années 50, plébiscitées par les scouts, les randonneurs et les militaires comme son grand-père qui avait dû en porter bien souvent.
Elles n’avaient aucune étiquette et semblaient neuves. De jolies chaussures prêtes à l’emploi, disposées à connaître des aventures aussi palpitantes que toutes celles qu’elle avait découvertes au fur et à mesure de son investigation dans le grand coffre.
Mue par une nouvelle impulsion, elle les chaussa. Alors que pour les sabots rien ne s’était passé, comme par magie, le grenier s’estompa, les murs s’effacèrent, un ciel bleu se dévoila à ses yeux, tandis qu’elle entendit le gazouillis des oiseaux répondre au bruissement du vent dans les herbes hautes et à celui de l’eau du ruisseau qui s’écouler devant ses pieds. La nature, généreuse et de toute beauté, s’offrait à elle pour une randonnée merveilleuse qu’elle n’avait plus goûtée depuis son enfance lorsqu’elle promenait dans la montagne avec sa grand-mère.

C’était comme si les chaussures l’attendaient, comme si elle lui était destinées, après avoir attendues tant d’année dans ce coffre, un souvenir du passé qui lui ouvrait une porte vers le futur. Son futur, somme de tous ceux de ses ancêtres et de son avenir.

2015

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