18 déc. 2016

Le livre (Texte)








Le livre






Il pousse la porte, tâtonne le mur pour trouver l’interrupteur. Un voile de poussière s’étale sur les meubles. Il pénètre à pas de velours dans ce sanctuaire, cherche dans l’armoire.
Il finit par le découvrir enroulé dans un tissu de lin blanc. C’est un livre assez gros, doté d’une couverture en carton élimée. Ni dorure ni cuir mais d’une douceur étonnante, une texture patinée par le temps. Il aurait pu y trouver un texte imprimé sous presse, aux feuillets jaunis sur lesquels les caractères encrés auraient déposé leurs empreintes. Il l’ouvre. Le papier est toujours jaune, légèrement froissé mais aucun texte n’a encore été écrit à défaut d’être imprimé. Il perçoit néanmoins cette fragrance ancienne qui, comme la madeleine de Proust, le ramène en d’autres temps. Ce livre, usé par les ans, les mains, il l’avait oublié jusqu’à ces derniers jours.
Il était resté le livre sans histoire.

Il s’assoit à même le sol et se souvient de ce moment partagé avec elle.
Elle est plutôt grande, il entend encore sa voix grave et chaude. Ses lunettes habillent agréablement son visage assez rond. Lui, neuf ans, petit et peu loquace, adore lire. Elle l’a bien compris. A chacune de ses visites dominicales et pendant les vacances qu’ils passent ensembles, il est sage comme une image, installé confortablement dans le canapé, les yeux plongés dans un livre, l’esprit vagabondant d’histoire en histoire sans bouger.
Un après-midi d’été, elle l’a conduit dans sa chambre, petite pièce claire à l’étage, dans laquelle il n’est jamais entré. Elle le fait assoir près d’elle sur son grand lit recouvert d’un boutis provençal rouge et blanc. Tout en lui parlant, elle attrape d’une main encore ferme un livre posé sur le guéridon et le dépose délicatement sur ses genoux. Il croit d’abord que c’est une nouvelle histoire, un vieux conte peut-être. Il le hume, intrigué par son parfum, puis l’ouvre doucement. Il reste surpris de n’y trouver aucun texte ni image. Il la regarde longuement, les yeux ébahis, attendant ses explications. Pourquoi un tel don ?
Elle lui murmure que lire les histoires des autres permet, certes de vivre de fabuleuses aventures intérieures, mais qu’il est capable d’imaginer, de créer lui aussi et que lorsqu’il se sentira prêt, il écrira à son tour les aventures de sa vie. De ce jour, il garde à l’esprit qu’il est libre de ses choix, libre d’écrire son propre avenir.
Il avait accepté le livre, emmené dans sa chambre d’enfant où il le retrouvait chaque fois qu’il venait chez elle. Son livre sans histoire.

Il se rappelle encore d’un autre instant avec elle. Il a quinze ou seize ans, ils sont assis dans le salon. Elle a coiffé ses cheveux gris en chignon et l’écoute raconter ses doutes quant à l’avenir, l’incertitude de ses projets. C’est alors qu’elle lui remémore le jour où elle lui a transmis son livre, et elle lui avoue comme ce moment d’intimité lui avait été si précieux, quand elle, l’adulte avait partagé ses valeurs. Elle lui dit ses hésitations : étais-tu trop jeune ? Avais-tu la maturité nécessaire pour accueillir ce cadeau et en comprendre la portée symbolique ? Toutefois, en voyant sa façon de prendre le livre, de le toucher avec délicatesse, avec tendresse même, elle sut qu’il était prêt, prêt à grandir tout en restant proche d’elle. Elle lui exprima sa fierté, sa joie quant à la confiance qui s’était d’années en années établie entre eux et qui depuis perdurait grâce à ce livre, même sans histoire.

Les souvenirs affluent de sa mémoire. Le livre, pendant plusieurs jours, est resté sur la table de nuit sans qu’il y touche, comme s’il avait peur qu’il le fasse entrer trop vite dans un nouveau monde inconnu, sur lequel il n’aurait pas prise, le monde des grands, constitué à la fois de mystères et de révélations. La fin des vacances approche, et du haut de ses neuf ans, il regarde le livre toujours sans histoire.

Mais moi, ce que j’aurais voulu, lui confie-t-elle une autre fois, c’est que tu prennes un stylo et que tu écrives. Peu importe le contenu… Raconter tes journées ou des histoires d’animaux, te mettre en scène dans des aventures rocambolesques… Mais non, le livre reste sur ton chevet et je désespère que tu t’appropries ses pages. Il lui avait répondu qu’un jour, il le ferait.

Dix ans se sont maintenant écoulés depuis la fin des dernières vacances passées chez elle, il s’adosse au meuble, ferme les yeux et se revoit dans sa chambre prendre le livre, le soupeser longuement et enfin ouvrir le tiroir pour l’y glisser. Il n’est pas encore prêt à écrire son histoire, à rompre le lien avec elle, il a tellement peur de la perdre.

Après son départ, ranger sa chambre fut rapide. Ne voyant pas le livre, elle pense d’abord qu’il l’a emporté. Quand elle le trouve dans le tiroir, rangeant un stylo retrouvé sous le lit, elle est un peu déçue mais réalise finalement que ce n’est pas grave, que c’est un fil qui les relie. Je suis heureuse, écrit-elle sur les premières pages du livre, comme une promesse qui les unira à jamais.

Il n’y a pas de larme pour cela.



Claudine Mistral décembre 2016

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