28 mars 2020

Avent - chapitre 4



Chapitre 4


Gaspard fait glisser la devanture de fer devant le magasin de vêtements dans lequel il travaille depuis deux ans. Sa patronne l'a chargé de la fermeture ce vendredi soir et après le rangement, l'inventaire, les comptes, il a hâte de terminer pour retrouver son petit appartement et prendre une bonne douche. Il est reconnaissant de la confiance qu’elle lui porte et il l’envie du week-end au ski qu’elle s’est offert avec son compagnon dans les Alpes du sud. Elle possède un petit studio sur la station de Serre Chevalier près de Briançon. Quelques heures de route pour respirer l’air de la montagne.
Fatigué, Gaspard se motive néanmoins pour aller à la salle de sport près de chez lui. Il a souscrit à trois mois d’abonnement dans l’intention de perdre un peu de son embonpoint. Ce soir-là, il passe du vélo à des « appareils de torture » comme il dit à Emile, le coach de la salle qui lui prodigue des conseils. Tout en faisant ses mouvements, il regarde le groupe de femmes du cours de gym qui viennent elles-aussi pour suer, pour retrouver ou garder la ligne prescrite par le dictat de la presse féminine. La presse masculine en parle également. C’est ce jour-là qu’il décide que la ligne de vêtements qu’il créera et sortira dans un futur qu’il espère très proche, sera adaptée à toutes les femmes, quelle que soit leur morphologie. Il veut que chaque femme se sente belle. Maigres ou avec des rondeurs, grosses, grandes, petites, il souhaite que ses futures clientes aient le sourire, de la joie dans les yeux, qu’elles soient belles aux yeux des autres mais surtout pour elle-même.

La sueur colle les cheveux noirs de Gaspard à sa peu bronzé. Après une heure d’exercices, il prend une nouvelle douche bien chaude. En sortant de la salle, il hume à plein poumon l’air marin, tout en se dirigeant vers son appartement, écoutant le ressac bruyant de la Méditerranée. Vivement les beaux jours pour profiter de la « grande bleue » se dit-il.


Par ce jour encore pluvieux et toujours en grève quant au futur régime de retraite proposé par le gouvernement, Sarah, le moral en berne, pousse la porte du salon de Mathilde et Amandine. Depuis longtemps, elle aime venir au « Tea and Coffee » des deux sœurs. Elle trouve l’endroit toujours aussi accueillant. Les filles l’ont aménagé de telle façon que chaque client devient leur invité en passant le pas de la porte. La musique, la décoration au mur, le choix des sièges ou des tables, les objets, tout convie à s’installer confortablement et à se détendre. Les odeurs de chocolat ou de café invitent même au voyage si on ferme les yeux. La danseuse apprécie le lieu mais plus encore la jeune brune qui y travaille. Elle aime sa ténacité, son énergie toute en douceur, ses lèvres pulpeuses, ses longues mains agiles. Elle rêve de passer les siennes dans son épaisse chevelure, sur sa peau. Parfois ses doigts effleurent ceux de la jeune femme et son cœur s’emballe. Mais c’est Amandine qui la salue et la sort de sa rêverie amoureuse.

« — Bonjour Sarah, comment vas-tu ?
 Salut, je suis éreintée. On prépare un nouveau ballet et le chorégraphe est plus qu’exigent. En plus, nous faisons des actions contre la réforme des retraites. Heureusement que nous ne nous produisons pas ! Mathilde n’est pas là ?
  Elle va bientôt revenir, elle est partie chez le fleuriste acheter des hellébores.
    Super ! vous changez déjà la déco ?
      Oui, comme chaque mois.
    Et toi, comment vas-tu, demande Sarah.
  Très bien, répond la jeune rousse en s’asseyant. Tu vas peut-être trouver cela étrange, j’ai rencontré quelqu’un qui a travaillé à l’opéra Garnier il y a quelques années.
    Ah bon, et comment s’appelle cet heureux élu ?
    Philippe Métonie.
  Le mari de Lucie ! Personne n’avait plus de ses nouvelles. Il a complètement coupé les ponts après la mort de sa femme.
   Je l’ai rencontré en Bretagne. J’ai sympathisé avec une journaliste qui m’a été invitée chez elle et j’ai atterri chez lui, dit-elle en souriant. C’est son frère. Ça a été le coup de foudre. Tu te rends compte, je n’aurai jamais cru cela possible !

   Moi non plus. Il a été tellement malheureux à la disparition de sa femme qu’il a démissionnée et disparu. Comme je te disais, personne ne savait où il était. De temps en temps, je vais sur la tombe de Lucie. Il y a toujours des fleurs. Et bien, je suis vraiment heureuse pour vous deux. C’est un homme très charmant, efficace et un peu maniaque aussi. A l’opéra, il pouvait piquer des colères contre les techniciens si les choses n’étaient pas rangées à leur place, si les décors étaient abimés. Contre nous aussi si on laissait trainer nos affaires, dit-elle en souriant se remémorant une scène avec de jeunes danseuses qui avaient mis sans dessus dessous leur vestiaire. Mais il faisait bien son boulot et la direction était satisfaite. De toute façon, les chorégraphes piquent des colères bien plus souvent ! Celui qui l’a remplacé est resté six mois seulement. Pas assez efficace. Deux autres lui ont succédé. Le dernier est enfin le bon.


Lorsque Mathéo accoste à Brest, il éprouve un soulagement infime. Ces dernières semaines furent éprouvantes pour le marin pour lequel la mer n’a laissé que peu de répits pendant lesquels il cogitait à propos d’Isabelle et de leur couple. Ses textos étaient distants et leur dernier appel fut trop court.
Le jour se lève à peine, le marin est fatigué mais impatient de retrouver sa compagne. Le soleil va encore rester caché sous d’épais nuages noirs toute la journée et la pluie va s’inviter sur la Bretagne dans l’après-midi. Il se dépêche de ranger le bateau, sortir ses poubelles, faire les formalités à la capitainerie. Serrer Isabelle, l’embrasser pour dissiper son malaise est dans toutes ses pensées.

La journée de Philippe, malgré le mauvais temps, s’annonce joyeuse. Après un copieux petit-déjeuner avec sa sœur et sa fille, il va déposer Karen avec Isabelle qui va ensuite le déposer à la gare de Brest pour se rendre à Paris. La grève dans les transports s’est enfin arrêtée. Le gouvernement a fait quelques concessions et les syndiqués sont repartis au travail, le compte en banque bien dégarni par cette grève extraordinaire de plus de quarante jours. Philippe est partagé sur cette réforme. Il en a discuté avec ses collègues, mais les avis sont partagés. A trente-huit ans, la retraite lui semble encore loin et seules ses retrouvailles avec Amandine occupent ses esprits. Passer trois jours avec elle dans la capitale est comme une renaissance. Cette fois, il y retourne serein et sait que Lucie veille sur ce nouveau bonheur. Il a prévu d’amener Amandine au Père Lachaise. Il en a besoin pour qu’elle comprenne qui il est, d’où il vient. En son for intérieur, il sait qu’elle ne fuira pas, ce qui le conforte dans son amour pour la jeune femme.

Mathilde et Amandine se rendent au salon de bonne heure ce jeudi matin. Chacune s’affaire à ses tâches. Il y a tant à faire que Mathilde a établi deux listes afin de ne rien oublier. Au fur et à mesure, les deux sœurs cochent et se motivent.
Amandine, le sourire aux lèvres, est sur un petit nuage. Revoir enfin Philippe en abandonnant le salon à sa frangine en fin de matinée illumine son visage et décuple son énergie à terminer sa liste la première. Elle ira le chercher à la gare vers onze heures. Elle a prévu d’enfiler une jolie robe de laine grise décorée de perles nacrées, des chaussures noires vernies avec un petit talon et des bas noirs brodés de fleurs. Cela fait si longtemps qu’elle ne s’est pas habillée « en femme » comme lui a conseillé Mathilde. « Un homme, il faut le séduire tous les jours » lui a rappelé sa sœur. Ses conseils n’ont pas suffi pour garder Maxime, pense Amandine. Mais 2 020 sera une meilleure année, elle en est sûre malgré les inquiétantes nouvelles venant de Chine. Ce nouveau virus se propage à une allure fille dans le pays le plus peuplé au monde et ce « coronavirus » risque de devenir pandémique et de limiter les voyages sur Paris. Heureusement, la France prend les mesures adéquates pour protéger la population et même si elle rapatrie des expatriés, ils seront mis en quarantaine pendant au moins quatorze jours. Quant à leur clientèle, elle est essentiellement composée d’habitués parisiens et non de touristes. Leur commerce ne sera pas en péril.
Mathilde revient de la cuisine avec une plaque de gâteaux et trouve sa sœur essuyant un verre les yeux dans le vague.
«  A quoi penses-tu ? lui demande la jeune brune.
  A Philippe et au coronavirus.
    Oh ! J’espère que tu ne les associe pas.
  Non ! je me disais que 2 030 serait une bonne année pour nous, tu n’es pas d’accord ?
  Je ne sais pas. Je ne suis pas une optimiste comme toi. Tu sais que je suis plutôt sceptique en général. Moi, ce virus m’inquiète. Les autorités ne pourront pas le contraindre aux frontières. Ce sera un virus de plus dangereux pour l’homme. Tu sais que la grippe fait quand même dix mille morts rien qu’en France par an !
   Les médias n’en parlent pas vraiment et font peur à tout le monde en ce moment avec ce coronavirus, répond Amandine.
  Oui, c’est certain, car pour la grippe, nous avons des vaccins qui sauvent pas mal de vies, rien pour ce nouveau virus.
   Je n’aurai pas dû t’en parler. Je te vois toute contrariée. Ça va aller ?Tu veux me faire culpabiliser de te laisser toute seule pendant ces deux jours au salon ?
   Mais non, profite de ton week-end en amoureux. J’en peux plus de te voir te languir de retrouver ton Philippe. Et puis Sarah m’a dit qu’elle viendrait m’aider le soir pour la fermeture. Vous allez toujours au restaurant et au théâtre ce soir ?
   Oui, j’ai réservé au chinois qu’on aime bien et j’ai les places pour « Un week-end tranquille » à La Grande Comédie. Un client m’en a dit que du bien.
    Super ! tu viendras me le présenter demain midi. Je pense que je dormirai quand vous rentrerez. Et puis, vous n’aureez pas envie de me voir, n’est-ce pas ? lui dit-elle avec un clin d’œil.

Amandine lui sourit et chacune repart à ses affaires afin d’ouvrir le salon à dix heures.


Isabelle, concentrée sur son article, sursaute à la sonnerie de son portable. Elle décroche sans regarder le numéro et reste surprise d’entendre la voix de Mathéo.
« Bonjour mon cœur ». La voix chaude et grave du marin est douce à entendre. « J’ai accosté à Brest ce matin. Je serai à la maison vers dix heures et je t’invite au restaurant, dit-il joyeusement.
    Ok, je suis à Brest au journal. Tu viens me chercher plutôt ici, j’ai beaucoup de travail et je ne comptais pas rentrer afin de récupérer Karen à la sortie de l’école.
     Pourquoi ? Philippe est en mer ?
    Non, il est parti à Paris jusqu’à dimanche.
    Ok, je ne te dérange pas plus. J’ai hâte de te prendre dans mes bras. Je t’aime. Je vais prendre un taxi pour aller jusqu’à la maison, j’ai besoin d’une bonne douche. A toute à l’heure. »
La conversation téléphonique terminée, Isabelle s’effondre sur son bureau. N’ayant pas de nouvelles de Mathéo depuis plus d’une semaine, elle ne s’attendait pas à son retour aujourd’hui. C’est bien de Mathéo de débarquer sans avertir. Toujours aussi indépendant ! Prendre un taxi alors qu’elle aurait pu l’accueillir. Elle relève la tête, les yeux rouges. Que va-t-elle lui dire ? Elle s’y prépare depuis quinze jours mais se sent tout à coup comme une petite fille timide. Il va bien falloir lui dire. Mentir à Mathéo serait cruel et elle ne souhaite ni jouer la comédie, ni le faire trop souffrir. C’est un homme bon et aimant. La vie, les choix, les ont éloignés et l’amour d’Isabelle, comme un oiseau, n’a pu suivre Mathéo et ses rêves au bout du monde. Sa décision est arrêtée mais des larmes coulent sur ses joues comme la pluie ruisselle déjà sur les vitres. Elle sera honnête avec Mathéo et lui dira tout au cours du repas.

Gaspard, après avoir dévoré son sandwich et une pomme, appelle ses parents. C’est comme d’habitude son père, Julien, qui lui répond. Ils échangent quelques minutes sur la météo, la pêche, le travail au magasin, la taille des rosiers du jardin. Puis Annette, sa mère, prend le combiné. Gaspard, le cadet d’une fratrie de trois frères et sœur, se sent très proche d’elle. Annette lui dit ce que son père n’avouera pas.
« Tu sais, il est fatigué en ce moment. Ce serait bien que tu viennes un peu nous voir à Pau. Tu n’es venu que deux jours pour Noël. Tu l’aideras à tailler à la haie.
     Je comprends maman, mais ce n’est pas facile pour moi de partir maintenant. On est en plein dans les soldes au magasin. Je vais voir avec ma patronne si je peux m’absenter un vendredi et un samedi en février. Je viendrai quatre jours comme ça, je pourrai vous aider. S’il y a d’autres petits travaux, prépare tout et je les ferai. J’aimerai bien voir Camille et Anna Je leurs dirai la date. On fera un repas tous ensemble le dimanche, si tu es d’accord bien sûr. Je profiterai de mes nièces et de mon neveu. Je les ai à peine vus à Noël.
  Mais oui, c’est une très bonne idée mon chéri. Je suis impatiente de te revoir. Fais attention à toi et couvre-toi bien.
   Oui maman. Mais tu sais, ici à Toulon, il fait bon et c’est bien plus ensoleillé que par chez vous en ce moment. Il faudra que vous veniez au printemps. Je vous trouverai une petite location pour quelques jours. Camille vous mènera à la gare de Toulouse et direction Toulon.
     Oh ! comme tu es adorable. Je vais en parler à ton père. Le voisin pourra s’occuper du jardin.
     Très bien, je vous embrasse très fort tous les deux.

     Nous aussi mon chéri. »


Lorsque Philippe se réveille, les cheveux en bataille, avec dans ses bras, lovée contre son corps nu, la femme qu’il a aimé tendrement cette nuit, il est heureux. Il la regarde dormir. Sur son visage, une myriade de taches de rousseur décore son nez fin et ses joues. Ses yeux clos se cachent derrière ses lourds cheveux bouclés. Il aime passer ses doigts dans l’épaisseur de cette douce chevelure. Ses épaules, comme la peau d’une pêche, appellent aux caresses. Il s’abstient de la toucher. La lumière lui dévoile une chambre aux couleurs pastel très girly. Il entend la porte se fermer discrètement. Quelqu’un entre ou sort de l’appartement. Ce doit être Mathilde, la sœur d’Amandine. Puis le bruit de l’eau de la douce parvient à ses oreilles avant qu’il ne se rendorme.

Mathilde, sous l’eau chaude, repense à sa nuit avec Sarah. La danseuse, venue l’aider à fermer le salon, l’a ensuite entraînée dans un restaurant indien dont elle lui a vanté la cuisine en rangeant le salon. Elles y ont longuement discuté et, de fil en aiguille, Mathilde, qui ne souhaitait pas se retrouver confinée dans sa chambre à l’appartement, pour ne pas déranger Amandine et Philippe, s’est laissé convaincre d’aller chez Sarah. Grisée par l’alcool d’une bouteille de Chablis, détendue après sa longue journée de travail, elle a répondu aux baisers de la danseuse sur le canapé et s’est réveillée au petit matin dans son lit. Elle ne regrette rien. Elle est juste étonnée d’avoir éprouvé pour la jeune femme une telle attirance et d’avoir partagé ses caresses. Toutefois, elle sait qu’elle n’est pas amoureuse et c’est pourquoi, elle est partie sans réveiller Sarah en lui laissant un petit mot sur la table de la cuisine. Mais qu’en est-il pour Sarah ?


Après une belle et ensoleillée journée parisienne, Philippe et Amandine se dirige vers le salon de thé. Lorsqu’ils arrivent dans la rue, ils sentent une forte odeur nauséabonde qui leur donne un haut le cœur. Ils aperçoivent ensuite de la fumée noire envahissant la rue étroite. Leurs regard se croisent un instant, un mauvais pressentiment les étreint. Amandine se met à courir. Dans ses yeux, Philippe a perçu la peur. Il réagit et la rattrape. Quand ils parviennent au salon de thé où la façade est noire, il ne reste plus rien de leur commerce. Les tuyaux des pompiers crachent encore leurs gerbes d’eau afin d’assainir le lieu. Un cordon de sécurité les arrête. Amandine cherche du regard sa sœur et finit par apercevoir Mathilde à la porte d’un camion du SAMU, une couverture sur les épaules et un masque à oxygène  sur le visage, un médecin auprès d’elle pour la soutenir.
Après avoir décliné son identité auprès de la police, Amandine peut rejoindre sa sœur qui se jette dans ses bras, laissant enfin couler ses larmes de désespoir. Les médecins préfèrent emmener la jeune femme pour quelques heures en observation à l’hôpital. Amandine, après avoir répondu aux policiers sur une probable origine du malheureux incendie, craque.
«  Tu te rends compte ! Perdre trois ans de travail et nos économies pour un bout de chandelle !
Tu n’en sais rien. C’est peut-être un court-circuit. Laisse faire les professionnels.
Mais ça va prendre des semaines ! Avec les experts des assurances, on ne va pas pouvoir reprendre le travail tout de suite si on n’est pas indemnisées. Que va-t-on devenir ? »
Les larmes coulent abondamment sur les joues d'Amandine, la libérant de la culpabilité qui pèse sur son cœur. Elle n’était pas au salon avec sa sœur. Et si Mathilde était morte dans l’incendie ? Comment le feu s’est-il déclenché ? Pourquoi les détecteurs n’ont pas fonctionnés ?

Philippe dégage sa tête. Malgré les larmes de maquillage sur les joues de la jeune femme, il la trouve si belle qu’il ne peut s’empêcher de l’embrasser avec ardeur, réprimant une soudaine envie de lui faire l’amour. Il veut la réconforter, lui apporter tout le soutien nécessaire pour lui permettre de relever fièrement la tête. 
En fin d’après-midi, Amandine et son compagnon récupèrent enfin Mathilde qui n’a eu qu’une légère intoxication. Philippe les conduit à l’Opéra Garnier où, grâce à ses connaissances dans le temple du lyrique et de la chorégraphie, il peut leur faire découvrir les coulisses du grand bâtiment. Il a pu avoir pour une petite heure les clefs du site. Derrière les ors et les rouges du troisième empire, les statues et peintures, se cachent un ensemble de petites fourmis. Elles découvrent d’un coup d’œil l’atelier des costumières et des modistes où l’ancien régisseur salue chaleureusement d’anciens collègues ou amis. Tous les trois marchent dans de longs couloirs sur plusieurs étages, dépassent des loges, des salles de répétitions, des locaux de stockage. Avant d’accéder à la grande salle par l’immense escalier de pierre, Philippe mène les deux jeunes femmes dans un lieu secret réservé à quelques initiés seulement.
« — Nous voici  dans le « collier de perles ». C’est ici qu’ont été réalisés dans les années cinquante et soixante-dix, les enregistrements pirates des concerts de La Calas et de Pavaroti. Regardez, on est vraiment sous le plafond peint par Chagall.
Waouh, c’est fantastique !
Et j’ai encore gardé d’autres surprises ! »
Philippe les entraîne encore plus haut, heureux d’avoir retrouvé les beaux sourires des deux jeunes femmes. Il ouvre une petite porte et les précède sur les toits de l’opéra. Là, dans l’orangé du crépuscule, se dresse la ville de lumière. Ils se serrent, comme trois minuscules êtres au milieu de cet immense océan de toits, de monuments historiques et d’avenues. Mathilde, le regard éteint murmure à sa sœur :
« — Je vais partir quelques jours à Pau si tu n’y vois pas d’inconvénient. J’ai besoin de prendre un peu de recul.
Bien sûr. Prends le temps qu’il te faut. Je m’occupe des assurances et de tout le reste. Ne t’en fais pas. Repose-toi. On s’en sortira. Je t’aime sœurette.

Amandine serre Mathilde dans ses bras et derrière ses yeux brillants, elle sait qu’un nouveau départ s’offre à elle, que cette catastrophe lui offre sa liberté et va lui permettre d’écrire une nouvelle page de sa vie.

Fin du chapitre 4. Le début est en correction et la suite est en écriture. N'hésitez pas à me donner votre avis à claudine.mistral@free.fr. Merci


Autour de Palavas-les-Flots (Méditerrannée)


 Cosmos



Canaux à l'étang de Vic




 Bruant des roseaux femelle



Orchidée



Coucher de soleil dur l'étang de Vic



Lever de soleil




Plage de Palavas-les-Flots

2 mars 2020

Entre les lignes (Texte)


Entre les lignes


Antoine, grand jeune homme au regard vert et aux cheveux bruns, se laisse tomber dans son canapé, harassé par sa longue journée de travail. Il tient dans une main un bol de pop-corn et attrape de l’autre la télécommande coincée dans les plis de cuir. Après avoir allumé la télévision, il commence à zapper de chaine en chaine comme s’il tournait les pages d’un livre sans les lire. Il s’arrête quelques instants sur une série américaine sans intérêt avant de reprendre son marathon télévisuel. Les yeux rivés sur l’écran plat, comme hypnotisés, il finit par opter pour un documentaire sur les livres du Moyen Age. Le programme lui indique que le film à énigmes de Jean-Jacques Annaud, Le nom de la rose, suivra. Il s’agit d’une enquête policière dans une abbaye bénédictine dans laquelle des moines disparaissent mystérieusement. Antoine est prêt à un peu de culture avant de profiter de ce film qu’il n’a jamais eu l’occasion de voir et dont on lui a vanté la qualité.
Mais la fatigue a raison de son corps. Antoine ferme les yeux quelques secondes. Il somnole, se laissant bercer par la voix masculine du narrateur. « Les livres, écrits à la main par les moines dans le scriptorium, étaient de véritables merveilles. Nous pouvons les considérer comme des œuvres d’art à part entière. Les moines mettaient plusieurs mois pour… » Quand Antoine soulève à nouveau ses paupières, il découvre les lignes à l’encre noire, des Carolines sur certaines pages, des Gothiques sur d’autres, ces lettres si caractéristiques des livres anciens. Sur le haut des vieilles pages jaunies, souvent une lettrine, grande majuscules décorée et enluminée à la peinture dorée, orne le texte sévère et anguleux. En feuilletant un livre à l’épaisse couverture de cuir marron, il peut y admirer des images uniques, aux couleurs vives, montrant des scènes de vie paysanne ou de chasse avec de majestueux châteaux fortifiés.
Tout à coup, Antoine voit le pont-levis descendre, des chevaux y passer. Comme ils se dirigent vers lui, il se met sur le côté du chemin poussiéreux. Six cavaliers en armure argentée et lourdement armés s’approchent. L’un porte une oriflamme gueule* avec en son centre un griffon doré dessiné de profil et levé comme un lion, devant un orme de sinople*. Ce seigneur informe ainsi le quidam qu’il défend des valeurs de vaillance dans les combats, des valeurs de noblesse ainsi que de hardiesse et de magnanimité. Les cavaliers s’arrêtent à son niveau et l’apostrophent. Le seigneur l’exhorte à se réfugier au plus vite dans l’enceinte des murailles de pierres afin de se mettre à l’abri. Il a été informé de disparitions étranges parmi les villageois. Il doit aller constater si cette menace nécessite la levée d’une armée.
Alerté par ces paroles, Antoine se met à courir vers la haute porte cloutée du château. Il se retourne, les hommes et leurs montures ont déjà disparu dans un épais brouillard qui semble le suivre. La pénombre envahit soudainement l’azur, masquant le soleil vif de janvier. Le jeune homme frappe frénétiquement avec ses poings à la lourde porte. Sans réponse, il crie, il réclame qu’on lui ouvre prestement. La peur s’insinue dans ses vêtements comme la brume avance ses tentacules vaporeux vers lui. Lorsque des doigts invisibles vont pour l’agripper et l’attirer vers le néant, une petite porte cachée s’ouvre enfin dans le mur.
Antoine, déséquilibré, chute lourdement au sol. Après un court instant, il reprend conscience et réalise qu’il est étendu sur son tapis de laine, au pied du canapé. Un peu perdu et décontenancé, les cheveux collés à son front transpirant, il tourne la tête vers l’écran sur lequel le générique de l’émission défile accompagné par un chant grégorien. En arrière-plan, un livre ouvert présente un château fort au sommet d’une montagne dont les pentes sont léchées par la brume.

Claudine Mistral, Auriol, France, février 2020


Notes :
Gueule : rouge. Vulson de La Colombière dans La science héroïque, dépeint le Gueules ainsi : « Ceux qui portent cette couleur [dans leurs armes] sont obligés de secourir ceux que l’on voudrait oppresser par injustice. »
Sinople : vert. Couleur de la résurrection et de la régénération, couleur de l’espérance et de la charité. Elle symbolise aussi honneur, courtoisie, civilité, amour, joie et abondance. Vulson de la Colombière : « Ceux qui portent cette couleur dans leurs armes sont obligés de secourir les paysans et laboureurs, mais particulièrement les pauvres qui sont oppressés ».
Un orme de sinople symboliseraient la protection d'amitié.



Participation à un concours d'éciture sur le thème "L'magination, les écrans et les livres"



1 mars 2020

Les hommes endormis (Texte)


Les hommes endormis

Un beau soleil, dans le ciel azuré, illumine la floraison rosée des amandiers. Ce nouveau printemps offrent aux nombreux insectes un doux nectar à butiner. Le vent du sud s’associe à cet incessant bourdonnement, dispersant les parfums et les pétales nacrés. Bientôt de verts bourgeons pointeront sur les fines branches pour constituer une somptueuse parure à ces arbres précoces. A leurs pieds, des orchidées rosées, des muscaris pointus et violets, des anémones délicates qu’un papillon, aux ailes légères et bleutées, butine. De fleur en fleur, il progresse dans sa course matinale, profitant de la douce température, frôle des pierres blanches, empruntant une route invisible et odorante. Aujourd’hui, il s’approche des rochers, les inspecte à la recherche de nouvelles fleurs cachées.
Une faille ici, certainement la conséquence du tremblement de terre qu’il a ressenti lorsqu’il est sorti de sa chrysalide il y a quelques jours. Repliant ses frêles ailes et n’écoutant que sa curiosité, l’animal se faufile à l’intérieur. Le contraste est saisissant. Le froid règne dans cette grotte. Seul un filet de lumière pénètre par la brèche. Il se pose sur la roche, un instant, pour encore profiter de la chaleur extérieure. Que faire ? Ressortir pour retrouver la liberté et le nectar des végétaux ou explorer ce lieu minéral ? Peut-être va-t-il y trouver de l’eau ou des myriades de délicieux et sucrés pistils. Il se décide pour l’exploration.
Ses minuscules yeux, peu à peu, s’habituent à la pénombre. Au lieu de voler, l’insecte choisit pour une marche prudente sur la pierre. Il progresse, s’arrête, avance encore. Soudain, il aperçoit des points rouges et jaunes qui disparaissent, apparaissent, disparaissent à nouveau, réapparaissent. Intrigué par cet étonnant manège, comme si le vent bringuebalait des fleurs aux cœurs luminescents, il s’arme de courage pour se lancer vers ce trésor surprenant. Le papillon déploie ses ailes en douceur et s’envole vers l’objet de ses désirs. Lorsqu’il atteint les points clignotants, fatigué par son errance, l’aventurier se pose brutalement sur l’un des cœurs rouges qu’il a imaginé gorgé de pollen. Malheureusement, cette fleur est froide, lisse et sans saveur.
Tout à coup un son strident emplit la grotte tandis qu’une lumière intense s’impose violemment provenant de plusieurs sources. Le papillon, complètement désemparé, reprend son vol, pris de panique, pour sortir de ce piège, regrettant sa curiosité et sa gourmandise. Il survole à présent des parterres métalliques où clignotent maints boutons multicolores. Quel idiot, pense-t-il, de s’être s’aventurer en ce lieu. Immense, la cavité et ses trésors se dévoilent maintenant complètement à lui. Il s’approche d’énormes cocons luminescents, espérant pouvoir se reposer sur l’un d’eux quelques instants. Ces cocons sont en partie transparents comme la surface de l’eau reflétant les lumières de l’antre. Leurs bordures sont blanches, lisses et brillantes. Il ne peut s’agripper et poursuit son vol. En prenant de la hauteur, il découvre d’étranges chenilles à l’intérieur. Allongées et inertes, elles possèdent une tête, un abdomen et quatre pattes étrangement disposées terminés par des griffes roses. Quels sont ces êtres inertes ? Doit-il rester ou s’enfuir immédiatement ?
Le papillon opte pour la fuite, recherchant au plus vite la faille salvatrice. Il vole, s’affole, s’éloigne des lumières sans trouver la sortie, repart, s’efforce de se contrôler pour garder son calme et son énergie. Le silence est à nouveau le maître des lieux. Enfin, il perçoit la chaleur, se précipite vers les effluves de plus en plus importantes et quand il trouve enfin la sortie, il se faufile vers l’extérieur entendant dans la grotte plusieurs « pchitttts » effrayants. Juste à temps !
Sans chercher à comprendre, l’insecte s’extrait de la roche et retrouve la nuit étoilée, la vraie nature dans laquelle il va pouvoir retrouver une fleur d’amandier aux doux pétales rosées pour se restaurer sans péril et se reposer. Sans le savoir, le vol de ce papillon a ramené à la vie, des êtres ayant autrefois foulés cette planète, des hommes endormis.
Claudine Mistral, Auriol 2020
Nouvelle inspirée par une chanson de Calogero "Les hommes endormis"